À la plage chez James O’Leary

J’étais jeune mais suffisamment âgé pour me souvenir de mes séjours à la ferme chez mon grand-père, James O’Leary, et de la plage de ce dernier située aux limites de sa terre sur le Beau-Lac.
Les fins de semaines, lors de nos passages à la ferme, nous avions, les petits-enfants, la tâche de collecter le 25¢ que mon grand-père exigeait à chaque voiture qui passait sur ses terres afin de se rendre à la magnifique plage de sable fin, très populaire à l’époque. Des familles entières entassées dans une seule voiture ou un camion passaient la barrière pour venir se baigner. C’était une de ces barrières de fer et de broche quadrillée que l’on devait déplacer pour permettre aux voitures de passer. Un long chemin de terre serpentait les champs de culture de pommes de terre, de blé et de foin, longeant la rivière Saint-François. Sur l’autre rive, c’était les États-Unis (Maine).
Je me rappelle qu’on se querellait pour se rendre le premier à la barrière et collecter le précieux 25¢ que l’on remettait à notre grand-mère Irène. Elle le conservait dans une tasse. Le nombre de 25¢ nous informait du nombre de voitures qui avaient franchi la barrière. Les fins de semaines de beau temps étaient donc très occupées. Un nuage de poussière soulevé par les pneus des voitures nous signalait que ce serait une bonne journée de passages. Il m’arrive d’ailleurs de voir des photos que les gens se font un plaisir de me présenter et où l’on voit leur famille à  »la plage chez James O’Leary » Lors de belles journées de fin de semaine, surtout le dimanche, on a vu jusqu’à 100 voitures s’enregistrer, tout près de trois cents personnes. Toutes les familles de Rivière-Bleue y venaient. C’était bien entendu un revenu appréciable pour l’époque.

Mais il n’y avait pas que la plage qui nous attirait. Mon père, Adrien Quenneville, un des deux barbiers officiels du village, travaillait six jours semaine. Il nous reconduisait à la ferme, avec notre mère Jeannine, pour participer aux travaux de la ferme. Pour nous les enfants, la ferme était un terrain de jeux des plus grandioses.

Nos oncles vaquaient à leurs tâches quotidiennes. Nous les accompagnions, malgré notre jeune âge. C’était après tout un travail d’adultes mais nous avions l’impression de collaborer. Faire les foins était un travail intéressant car il fallait sauter sur le voyage pour tasser la récolte. Tous les enfants vivant sur une ferme savent ce que nous vivions. La traite des vaches aussi nous attirait. Assise sur un petit banc, ma mère nous montrait comment extraire le lait. Ce n’était pas évident, sans oublier le jet de lait que l’on nous dirigeait au visage. Rien de tel qu’une gorgée de lait chaud tout fraîchement recueilli de la traite. L’automne, c’était la fabrique du bon savon d’habitant. Il existait une grosse cuve de fonte alimentée par un feu de bois où on mélangeait les ingrédients clés, une recette de ma grand-mère, et qui donnaient en fin de journée un savon des plus efficaces.

Et ce travail n’était pas sans risques.

Quelques anecdotes en passant. Mon frère Patrice était le plus hyperactif de nous cinq. Il se faisait un plaisir de monter sur le capot de la Jeep de l’Armée que mon grand-père avait achetée pour les divers travaux sur la ferme. L’inévitable arriva. Alors qu’on tirait un voyage de foin avec la Jeep, Patrice glissa par le devant et se retrouva sous la voiture puis le voyage de foin. Il était trop tard pour freiner. Patrice était passé sous le voyage de foin et en était sorti intact, tout souriant d’avoir accompli un exploit. Le dicton: «Il y a un ange pour chaque enfant» s’applique bien. Il n’avait pas appris de cette expérience car, plus tard, il répéta l’expérience. Mais, cette fois, mes oncles n’ont pas pu cacher l’aventure. Ce fut la dernière fois où Patrice put monter dans la jeep pour le temps des foins et mes oncles savaient qu’il ne fallait pas pousser la chance.

De son côté, ma sœur Hélène avait un rituel à elle seule. Lors de ses visites à la ferme, elle allait voir sa petite vache Aberdeen Angus que mon grand-père lui avait donnée, officieusement. Elle se rendait dans le champ, accompagnée de mon oncle Claude et allait parler à sa génisse. Un jour, alors vêtue de rouge, elle fit sa visite sans se douter que le taureau était aussi dans le champ. Il n’en fallut que quelques secondes à mon oncle, se rendant compte de la démarche agressive du mâle imposant, pour saisir ma sœur par le col de sa chemise et la projeter de l’autre côté de la clôture. La situation aurait pu mal se terminer.

Voilà donc quelques souvenirs qu’il me fait plaisir de partager avec vous, moments privilégiés de mon enfance à la ferme.

Le jaseur des rivières
(Serge Quenneville)

Vacances à Camel

Par un beau lundi matin de mi-juillet 1950, un vieil autobus désaffecté prenait à son bord Jean-Marie et Michel. Deux garçons d’une dizaine d’années qui accompagnaient pour une semaine le groupe habituel de bûcherons qui se rendaient au travail dans les chantiers de Pierre Landry Ltée ! Dans les jeunes têtes, tout un programme d’aventures s’échafaudait déjà : de la chasse à l’ours à la pêche à la truite et aux randonnées en forêt espérant voir plein de chevreuils sans oublier les galettes du cuisinier bien sûr !

L’autobus, conduit par le père de Jean-Marie, quitta la cour du moulin Landry, traversa le pont sur la rivière St-François et emprunta le chemin forestier dans l’état du Maine. Une trentaine de milles d’une route cahoteuse et étroite avec des écluses de castors ici et là , des champs de bleuets et des talles de framboises de chaque côté! Après plus d’une heure de trajet, une portion de route en descendant, une autre en montant, on arriva en vue d’une grande surface de terrain déboisé, où s’étendait un campement composé de bâtiments de diverses grandeurs dont certains en bois ronds, d’autres recouverts de papier noir ou de bardeaux, c’était le chantier de Camel !

On se ressentait encore un peu des nausées causées par la route aux courbes serrées, aux côtes un peu raides, mais aussi et surtout par la fumée des Old Gold, Lucky Strike, Chesterfield et Pall Mall qui remplissait l’autobus qui ne réussissait pas, malgré ses fenêtres ouvertes, à s’aérer suffisamment.

Aussi, dès l’arrivée, c’est au pas de course que l’on s’est dirigé vers la cuisine pour prendre une bonne tasse d’eau froide avec une couple de grandes galettes. Quant aux hommes, ils se sont empressés de revêtir leurs vêtements de travail pour ensuite aller prendre un bref mais copieux repas avant de se rendre sur les aires de coupe pour commencer une autre semaine.
La cookhouse est le plus spacieux des camps ; elle loge le cuisinier et l’aide cuisinier. Deux gros poêles à bois y sont installés et servent à la cuisson du pain, de la soupe, et de l’ensemble des repas ainsi que de système de chauffage. Des tables avec bancs intégrés de chaque côté accueillent les travailleurs affamés. Les couverts se composent d’une assiette en fer-blanc placée face sur la table et qui sera utilisée à la fois pour la soupe, le mets principal et le dessert. Une tasse incassable et les ustensiles complètent le tout. En permanence sur la table on retrouve les perpétuels : mélasse, cornichons, ketchup, sucre, sel et poivre. L’eau froide à volonté vient du ruisseau qui coule tout près et le tonneau est toujours tenu plein par les bons offices de l’homme à tout faire !

Le camp des hommes est en fait un dortoir. Des rangées de lits de fer insuffisamment espacés où les bûcherons se retirent une fois la journée de travail terminée et y font un brin de toilette avant le repas du soir. À Camel, il y a deux camps pour les hommes.

L’office, (appelé aujourd’hui bâtiment administratif) , est le plus petit camp, il n’a qu’une porte et une fenêtre. L’office est le point de vente pour l’essence, l’huile pour les scies, les gants de travail, les cigarettes et le tabac à fumer ou à chiquer. Mais c’est surtout le centre névralgique du chantier ! Les discussions concernant le mode d’opération y sont débattues et des décisions importantes sont prises séance tenante ! Enfin, c’est aussi une infirmerie où les coupures et infections mineures reçoivent les premiers traitements. Le foreman et le scaler y ont leurs quartiers. Ce sera aussi le nôtre pour la semaine.

L’écurie abrite les chevaux utilisés pour le halage et sert aussi de hangar pour le fourrage ainsi que pour les différentes pièces d’outillage requises pour les travaux forestiers. Un préposé à l’entretien des bêtes (horseman) s’occupe de leurs besoins et peut à la rigueur remplacer un fer ou soigner une blessure. Une dizaine de chevaux sont de service à cette époque à raison d’un cheval par équipe de travail, je crois. On les utilise principalement pour traîner les billots du lieu d’abattage jusqu’à l’aire d’empilement. Deux ou trois billots peuvent être tirés à la fois quand le terrain n’est pas trop accidenté.

Le site d’empilement est l’endroit où le mesureur et son assistant prennent les données nécessaires pour produire le rapport sur la coupe de bois effectuée et pour établir par le fait même le revenu du travailleur. C’est aussi l’endroit où les camions pourront se rendre aisément pour procéder au chargement du bois coupé que ce soit les billots ou le bois de pulpe.

Restent les toilettes. Deux petites cabanes à l’intérieur desquelles on retrouve un banc avec deux trous bien circulaires de douze pouces de diamètre chacun distancés de deux pieds environ. L’une est près de la cuisine et l’autre près des camps des hommes. Je ne compte pas les encombrer durant mon séjour et Jean-Marie non plus ! Seule la présence des ours trop proches pourra nous y obliger.

Une fois la tournée du campement et des environs rapprochés terminée, l’après-midi est déjà avancé et la consigne de rester à proximité étant assez sévère nous avons attendu l’heure du souper en furetant du côté de l’écurie où s’affairait le préposé aux chevaux. Ce monsieur était un phénomène en soi fort intéressant à suivre et à écouter. Son air bourru n’était en fait qu’une façade et il a été très prodigue de ses conseils sur la sécurité avec les chevaux lors du halage des arbres tronçonnés.

Peu après le repas du soir, alors que les hommes assistaient à une démonstration de scie à chaîne par l’équipe qui l’utilisait sur ce chantier, nous entendîmes une suite de beuglements à glacer le sang. Jean-Marie et moi étions probablement les seuls à ne pas savoir de quoi il s’agissait mais à voir tout le monde courir vers l’endroit où sont déposés les restes de table et autres menus débris, on a vite compris qu’une bête s’y était aventurée et s’était prise dans un piège ! En effet, un ours adulte était coincé dans un piège de fabrication artisanale dont je me garderai de faire la description. L’animal, malgré tous ses efforts et ses cris, ne pouvait se déprendre et se plaignait à raison. Un travailleur armé d’un fusil mit finalement un terme à son supplice mais cet événement a suscité de l’animation et des conversations durant une bonne partie de la soirée et a écourté notre première nuit à Camel !

Pour accéder à notre chambrette, on devait utiliser une échelle faite de branches d’arbres qui nous permettait de rejoindre un réduit à l’entretoit et, une fois sur place, on ramenait l’échelle à nous pour pouvoir redescendre le cas échéant. Et même si l’oubli avant de monter nous coucher pouvait nous réveiller au milieu de la nuit, la crainte de faire face à un ours, en pleine noirceur sur le sentier qui mène à la petite cabine, nous forçait à nous retenir jusqu’au jour ! Nous étions donc doublement soulagés d’avoir à nous lever de si bon matin ! De plus, la chaleur qui régnait dans cet étroit local ne nous incitait pas à faire la grasse matinée !

Après un déjeuner de fèves au lard et de tartes au sucre, mon père, scaler au chantier, nous informe que nous devons faire un voyage de camion pour aller chercher les provisions de nourriture pour la semaine au dépôt de Boat Landing ! Boat Landing est un poste au bord de la rivière St-Jean qui sert à approvisionner les chantiers de ce secteur du Maine, en denrées et autres fournitures nécessaires pour les campements, puisque telle était l’entente, j’imagine !

Le père de Jean-Marie arrive cette fois au volant du camion et nous prenons place dans la dompeuse évidemment, au vent et temporairement à l’abri des moustiques. Une demi-heure de trous et de bosses plus tard et nous voici au bord de la rivière qui est très rapide à cet endroit et nous regrettons de ne pas avoir amené nos lignes à pêcher. Nous nous promenons le long du cours d’eau pendant que les deux hommes procèdent au chargement. On est de retour à Camel pour le dîner heureusement car les voyages creusent. Le repas se déroule presque en silence puisque les bûcheux ne viennent pas pour le dîner. Ils mangent leur lunch rapidement pour ne pas perdre leur rythme et leur temps ! Aussi avale-t-on soupe et dessert presque en même temps !

Histoire de nous distraire un peu, l’aide cuisinier nous prend sous son aile pour l’après-midi. Il nous donne des grand récipients et nous amène dans les talles de framboises à proximité du campement. Il reste avec nous pour éviter que l’on s’éloigne et aussi au cas où un ours rôderait autour de notre secteur. La mise en garde n’était pas superflue et les souvenirs de la veille étaient encore bien présents ! La cueillette fut prodigieuse, les plats débordaient après une couple d’heures et le cook de bonne humeur demanda à son adjoint de les mettre en pudding pour le repas du soir !

Comme à chaque soir après le souper, les hommes se retrouvent au centre du campement entre l’office et la cuisine et discutent de leur journée de travail en fumant et en badinant! La scie à chaîne est un sujet d’actualité mais des doutes subsistent encore concernant sa fiabilité dans des conditions d’utilisation extrêmes ! On s’entend toutefois pour dire que c’est l’outil de demain !

Un peu plus tard, un travailleur se présenta à l’office avec une blessure à un doigt. La coupure est assez importante et saigne sans arrêt. Mon père, qui a toujours avec lui, onguent, liniment, pilules Dodds pour les reins et toute une pharmacie, adore traiter les blessures légères et se fait un devoir de prendre au sérieux toute douleur où qu’elle soit. Pour contrer l’infection possible il a une préférence pour une petite bouteille de désinfectant iodé et, après une généreuse application, les cris et autres discours catholiques du blessé l’informent qu’il y avait effectivement infection mais qu’elle est maintenant sous contrôle ! Une bonne catin complète le traitement et le lendemain matin, le patient sera en pleine forme et prêt pour une autre journée de sciotte !

Il ne faut pas compter trop de temps après que les hommes eurent regagné leur camp pour que le concert de ronflements, de grognements et d’autres bruits étranges se fasse entendre. La fatigue l’emporte sur tout le reste cependant et personne ne se formalise de ces détails !

Aujourd’hui, nous accompagnons mon père dans sa visite des secteurs de coupe. De voir à l’œuvre les bûcherons dans leur quotidien était en fait une activité importante de notre vacance. Rien que de les regarder faire nous donnait des frissons. Le sifflement de la hache, le bourdonnement de la scie et le fracas de l’arbre qui tombe étaient presqu’aussi spectaculaires que la visite de « Beauce Carnaval » et de ses manèges !

Une équipe seulement utilisait la scie mécanique sur ce chantier. Les deux hommes étaient jeunes, vigoureux, grands et forts. C’était impressionnant de les voir manoeuvrer cette machine lourde, bruyante, encombrante qui avait en plus l’air tellement dangereuse. Pourtant, ceux qui la manipulaient pendant un certain temps, convenaient que c’était l’outil idéal et avaient pleinement confiance en sa rentabilité. Leur production comparée leur donne raison mais les efforts déployés au cours d’une journée de travail étaient énormes et les travailleurs méritaient leur salaire à coups de sueurs et d’épuisements.

Il faut savoir que dans une forêt encore à peine dégagée, le bûcheron doit ouvrir un périmètre de travail à la hache. Cet espace permet aux deux hommes de l’équipe de circuler assez librement pour pouvoir scier l’arbre avec leur godendart (espèce de grosse scie qui se manie à deux). Ils auront auparavant calculé la longueur de l’arbre à abattre et pratiqué une encoche pour le faire tomber au bon endroit afin de réduire les difficultés d’ébranchage, de tronçonnage et de halage dans des terrains embarrassés et souvent en pente.

Quant au cheval, sa valeur est inappréciable ! C’est un membre de l’équipe à part entière et la plupart du temps il se rendra seul avec sa charge de billots pour attendre au site d’empilage qu’un des travailleurs le déleste. Il s’en reviendra aussitôt seul au poste de halage. Jamais une plainte, jamais un refus !

Le travail n’est pas terminé une fois les arbres tronçonnés rendus à l’aire d’empilage ! On doit aussi couper les pitounes en 4 pieds et les écorcer pour ensuite les corder en 4 X 4 X 8. À leur tour, les billots sont coupés en 12′ ou en 16′ et empilés proprement. Ce qui facilite le travail de mesurage tout en étant conforme à la norme des forêts de l’état du Maine. Du travail au sciotte, à la hache, au godendart, à l’écorceuse manuelle et au crochet à pitoune pendant une dizaine d’heures consécutives sans plus de repos que le temps de boire une gorgée d’eau, de manger un sandwich et de tirer une touche. (En juillet, il était interdit de fumer en travaillant à cause des risques de feu ! ) On pouvait comprendre qu’une fois la journée de labeur complétée, le repos était fort mérité et les soirées ne s’éternisaient pas bien au-delà de la brunante !

Jeudi, sur la recommandation de l’aide cuisinier, nous avons testé, (pour la pêche) le ruisseau qui fournit l’eau au campement et à notre surprise les truites (nous tairons le nombre pour ne pas ameuter les autorités) étaient d’une taille très respectable compte tenu de la profondeur de l’eau. Il faut dire que le cuisinier faisait dessaler ses morues pour le repas du vendredi dans l’endroit même où ça mordait le plus, coïncidence sans doute ! On a avalé nos truites au repas du vendredi (maigre jeûne par obligation) !

Le samedi midi est arrivé en coup de vent, on aurait voulu demeurer encore un peu mais l’autobus est déjà là ! Les hommes, satisfaits de leur semaine, avaient fait une toilette sommaire qu’ils compléteraient une fois rendus dans leur foyer avec toutes les commodités qui leur faisaient défaut ici. Ils avaient tous hâte de passer recevoir leur paye et ensuite profiter de la courte fin de semaine auprès des leurs !

Ce petit voyage au milieu des vacances avait un côté instructif que les écoles ne pouvaient nous enseigner. Gagner sa vie en 1950 n’était pas une sinécure et les bûcherons comme tous les travailleurs qui avaient une responsabilité de famille, avaient à cœur de faire le maximum pour leur donner l’essentiel ! Les efforts, les sacrifices, les peines étaient monnaie courante et la satisfaction n’était pas une garantie !

Plus de soixante années ont passé ! Jean-Marie est parti ainsi que la plupart des travailleurs qui ont sué sang et eau à Camel ! Les deux jeunes grands et forts sont toujours là, et pour eux, si Camel était un chantier comme ils en ont connu tant d’autres, pour moi c’était la grande école, celle qui t’apprend la vie, la vraie !

Le jaseur des rivières
(Michel Montgrain)

Le Père Tom

Qui ne se souvient de Tom Pelletier, Thomas de son vrai nom et  »le Père Tom » pour beaucoup. Un chasseur et pêcheur dans l’âme. Le lac Beau était son domaine. Je suis allée voir Meley ; elle m’a raconté…

« Tom, mon père, a grandi sur les bords du lac Beau, dans un camp de bois près du  »ruisseau à Tom » baptisé ainsi par son père Joseph. La famille y est arrivée en 1905. Thomas avait 5 ans. Le voyage s’est fait en canot de toile et de bouleau. L’endroit servira de point d’arrêt aux voyageurs du lac.

La famille vit de chasse, de pêche, de trappage, de cueillette. On s’approvisionne à Fort Kent. Au Glazier Lake il y avait un jardin, entretenu par tout un chacun : on sème, on nettoie, on récolte au passage et les bisannuelles que la neige recouvre ressortaient au printemps. Il y eut un temps une roulotte flottante qui passait l’été là. On n’était jamais seul sur la St- François : c’était la seule voie de communication.

Connaissez-vous la recette des bonnes galettes du Docteur ? Le Docteur c’était celui de Fort Kent, là où les femmes allaient se faire soigner. Le Docteur était aussi un fervent de pêche et il montait souvent au lac Beau. Donc :

  • 3 tasses de farine
  • 1/2 tasse de sucre blanc
  • 1 pilule de soda (des pilules miraculeuses selon le bon Docteur)
  • 1 cuil. thé de vinaigre (mettre la pilule dans le vinaigre)
  • ½ de sel
  • 1 ½ de poudre à pâte
  • 1 tasse de graisse
  • ¾ de lait

Préparez la pâte, enrobez-la de farine, puis déposez dans une poche de coton, vous savez ces poches de  »Sugar » .En route !

Pendant la journée la pâte fermentait. Le soir, sur le feu de grève, on étendait la tôle plate, et on y mettait à cuire les galettes pendant qu’on pêchait la truite. Un délice !

Pas un draveur, pas un pêcheur, pas un voyageur qui n’avait cette tôle dans son barda! C’était tout bonnement un bout de tuyau de poêle qu’on décrampait et aplatissait. Ce tuyau servait aussi à autre chose…

Joseph meurt en 1924 et il est enterré au cimetière. Sa veuve fit un voyage à Grand Sault, par le train cette fois-ci, un billet à 22 cents. « Il me faut un autre Joseph » s’était-elle dit. Elle en revint avec un autre Joseph Pelletier qui avait lui aussi un fils appelé Tom !

À 20 ans mon père se marie avec Marie-Jeanne Lacombe, une Malécite de St-Hilaire N.-B., âgée de 15 ans. Pour ma mère, accompagner son mari dans ses voyages était un grand bonheur. Le grand-père de Tom était un Pelkey d’après son baptistère ; la langue familiale était l’anglais ; celle de Marie-Jeanne était le  »chiac  » à Rivière-Bleue on se mit au français. Pour nous les enfants, trilingues de fait, ce ne fut pas toujours facile à l’école.

Ma famille s’est installée au village ; la maison passera au feu en 1933, lors de l’incendie qui ravagea le moulin et les maisons environnantes. J’avais 9 ans. Nos parents étaient à Fort Kent. Grand-père Lacombe nous gardait. J’ai sauvé mon petit frère Kenneth du feu ; il avait 1 an. La maison sera reconstruite par le  »Père Fréchette » pour 50$. Agrandie, ce sera ma maison.
En son jeune temps mon père fabriquait de tout : raquettes, manches de hache, de pioche, de pelle, ses paniers de frêne, ses canots de toile. Il fabriquait aussi des allumettes Bennet du nom du premier ministre du Canada et les vendait : « 12 pouces, 5 cents la douzaine » . Des allumettes en cèdre, longues et fines et sans souffre au bout; on les allumait au feu que l’on gardait en permanence. Puis mon père devint limeur de scie, jusqu’à ce qu’un accident arrivé au moulin le marque profondément, celui qui coûta la vie à Adolphe Gagnon, son grand  »chum », qu’il aida à dégager de la scie. Il quitte alors pour St-Francis où il travaillera en forêt.

Et maintenant je vais vous parler de la première ligne de téléphone de Rivière-Bleue, la  »Sugar Line » du Beau Lac.

C’était au temps du trafic d’alcool. Il y avait un  »shack  » du côté américain face au camp de son père. Quand un canot ou un hydravion suspect apparaissait, vite, Tom partait. Il montait chez la Mathilde Caron laquelle avait en permanence sur la corde à linge une de ces culottes catholiques du temps, taillée dans le fameux coton de poche de sucre avec le  »Sugar » écrit dessus que même pas l’eau de Javel arrivait à faire disparaître. Là, il tirait 2 coups de fusil dans le fanion improvisé. Mathilde savait ce que ça voulait dire. Vite elle attelait le petit trotteur acheté d’Alphonse Beaulieu, une vraie flèche. Elle  »flyait » au village. Aller-retour. Pas un mot. Les intéressés savaient à quoi s’en tenir. »

À leur retraite Thomas et Marie-Jeanne revinrent à Rivière-Bleue et y finirent leurs jours. Quant à vous, si vous passez par  »La Suce » et que vous voyez un vieux fil de pêche sortir de l’eau et s’attacher à une branche, ne tirez pas ! C’est une bouteille de ce temps-là et, comme vous le savez, plus elles vieillissent, meilleures elles sont !

J’oubliais ! Pour les galettes vous n’avez qu’à remplacer la pilule miraculeuse par ½ cuillère à thé de soda.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Premiers colons

Si l’on excepte les Amérindiens qui remontaient la St-François et la Bleue et établissaient sur leurs berges des camps d’été*, les voyageurs tels Monseigneur St-Vallier qui empruntaient ce portage pour se rendre en Acadie, les premiers occupants de notre territoire furent les bûcherons dans la seconde moitié du 19e siècle.

A cette époque la demande de bois était grande en Angleterre pour sa marine royale et les arbres des forêts vierges du Canada étaient très prisés. Des pins gigantesques peuplaient nos boisés. Mon père me racontait qu’en parcourant les bois derrière sa ferme il n’était pas rare de rencontrer des vieilles souches que les bras de deux hommes auraient encerclés. Les arbres coupés étaient acheminés par les rivières Bleue et St-François aux scieries le long de la St-Jean.

Un de ces bûcherons oeuvrant dans notre territoire, un Américain, John Morrison, décide en 1858 d’installer sa famille au lac Beau séduit par la qualité des terres. Il est suivi en 1860 par Joseph Nadeau lequel y voyait l’opportunité d’y établir plus tard ses fils. Peut-être ces premiers colons avaient-ils entendus parler de la construction prochaine d’un chemin de fer dans notre région. Mais Georges-Étienne Cartier usa de son influence pour le faire passer par la vallée de la Matapédia et Rimouski.

Malheureusement, Morrison n’avait pas enregistré son lot ; celui-ci lui fut subtilisé par un commerçant de St-Alexandre qui le revendit à Edmond O’Leary. Découragé, Morrison repartit au Maine. Henry Pelletier et Raphaël Émery arrivèrent en 1869 et c’est ainsi que commença le peuplement de Rivière-Bleue.**

Plus que le dur travail de défrichement et les conditions précaires de leur installation c’est l’isolement et le manque de services religieux qui furent pénibles à ces premiers colons. Ledgis (St-François) était à 35 milles par la rivière ; il fallait y retourner chaque automne pour faire moudre les grains, vendre les produits de la ferme et se réapprovisionner pour l’hiver. Et jusqu’en 1874, lorsque le curé de St-Éleuthère ajouta à son travail la desserte du Beau Lac, c’est là qu’il fallait se rendre pour les secours de la foi.

Dans une monographie écrite par une classe d’élèves du couvent en 1936 à l’occasion du 75e anniversaire de l’établissement de la famille Nadeau j’ai puisé quelques uns des renseignements précédents et le récit qui va suivre. Didier, fils de Joseph, avait 2 ans à leur arrivée et douze ans au moment du fait raconté.

« C’était vers la Toussaint 1870.
Monsieur Nadeau avait un enfant de près d’un an qui n’avait pas encore reçu le Baptême. Il résolut donc d’aller à St-François. Il partit avec sa femme, Didier, sa petite fille Anna et l’enfant qui devait recevoir la marque du chrétien. La descente s’effectua sans encombres. Après avoir rempli leurs devoirs religieux, visité leurs parents et s’être approvisionnés, ils prirent le chemin du retour.
Arrivés au pied du lac Beau les voyageurs descendent pour prendre quelque nourriture. Ils s’apprêtent à manger quand M. Nadeau s’aperçoit qu’une tempête s’annonce au couchant : le temps se couvre, le vent s’élève et les houles se font de plus en plus fortes. On se résigne à continuer la route sans avoir soupé, espérant ainsi remonter le lac et aborder avant la nuit.
Les vagues grandissantes balayaient l’embarcation mouillant ses occupants.

Parvenu à la tête du lac, l’obscurité était complète. C’était une de ces nuits noires de novembre, assombrie encore par la pluie. Les rameurs essayèrent d’entrer dans la rivière, mais impossible, un arbre obstruait l’entrée, le canot faillit chavirer. Au moyen de cet arbre Didier gagne la terre, le père lui confie les deux enfants, puis fait descendre sa femme et met en sûreté comme il peut sur les branches des arbres, le bagage : une grosse malle (valise), un quart (sic) contenant deux gorets, etc.

Les voyageurs sont du côté américain. M. Nadeau cherche un endroit un peu convenable pour passer la nuit. La pluie a cessé, après d’assez longues recherches pendant lesquelles on se crie pour ne pas s’égarer, on trouve l’endroit désiré.

« Nous voici réunis, il faut du feu » . Comment trouver du bois sec, on le fait en palpant les branches et l’on recueille celles qui cassent facilement puis on essaye, d’allumer…
Didier a sur lui un paquet d’allumettes, mais toutes sont si humides qu’aucune ne prend feu. « Essayons au moins d’arriver avec la dernière. » Il reste bien la provision d’hiver dans la malle, mais où la prendre ? Il fait si noir. Que faire ? On soutient les couvertures en guise de mur. M. Nadeau fait sécher la précieuse allumette dans ses cheveux, recueille encore du bois sec, dans son chapeau. Chacun retient son souffle tant on a peur de manquer le coup… Mais, ô miracle ! Voici le feu ! Dans un chapeau. On le communique au bois recueilli et déposé par terre.
La situation est sauvée. Du feu, de la lumière ; la pluie a cessé, on est heureux. On perfectionne l’abri de couverture, on assemble tout ce qu’il y a de vêtements, de coussins, on fait sécher ses habits, on soupe. La mère, elle, est si trempée et a si froid qu’elle passe une partie de la nuit à se réchauffer avec les quelques remèdes apportés pour l’hiver.

Les uns se reposent pendant que l’un entretient le feu et vice-versa.

Au lever du jour, le lac est traversé et le foyer retrouvé » .

La vie des esseulés du Beau Lac s’améliora quand on ouvrit un chemin du lac Beau au lac Long puis à St- Eusèbe. Cela amena d’ailleurs une vague de peuplement vers Rivière-Bleue, mais cela est une autre histoire.

*Bérengère Simard m’a confié qu’étant jeune il y avait près de la rivière Bleue, dans la courbe à droite du pont, une famille d’Amérindiens qui y séjournait en été; elle se plaisait à les voir tresser leurs paniers.

**Les informations concernant John Morrison, Henry Pelletier et Raphaël Emery proviennent d’une monographie de 1936 réalisée par des élèves du couvent. Des recherches récentes nous confirment la présence à Rivière-Bleue de John Morrison en 1883 et nous savons qu’il est décédé en 1885, information confirmée par une pierre tombale de Connors ; il est possible que le départ de la famille Morrison soit reliée au décès du chef de famille et non à un problème d’enregistrement de lot. Concernant Henry Pelletier et Raphaël Emery, le recensement de 1871 n’indique pas leurs présences.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Autre temps, autres moeurs !

Ce qui donne lieu à le plus de commentaires lorsque l’on fait visiter le musée de la gare, c’est cette liste de règlements à l’intention des institutrices en l’année 1915 :

« – Vous ne devez pas vous marier pendant la durée de votre contrat;
– Vous ne devez pas être vue en compagnie d’hommes;
(… )
– Vous devez porter au moins trois jupons ; »

et autres pertinentes recommandations. Ces dames s’exclament et protestent pendant que ces messieurs, les bras croisés, osent un petit sourire en coin.

Mais on aurait tort de penser que ce code de vie ne visait que les institutrices et seulement dans les débuts du 20e siècle. À preuve cette lettre adressée par le député Beaulieu, le 25 février 1943, à Mlle A.R. infirmière de la colonie de St-Jean-de-la-Lande :

« Mademoiselle,
Vous avez dû recevoir, ces jours-ci, une lettre du Ministère de la santé, vous demandant de bien vouloir donner votre démission, étant donné que vous entrez dans l’état conjugal.
Après une longue entrevue avec le Sous-ministre, à cet effet, on me dit que, suivant la loi, ils sont obligés d’agir ainsi, tout en vous laissant à votre emploi. Si un jour, une autre garde-malade faisait application pour cette paroisse, ils seront obligés de vous en avertir, mais je ne crois pas que la chose ait lieu. À mon point de vue, vous ne devez avoir aucune crainte et vous devez continuer à mettre vos projets à exécution. (…) »

Et sans doute Mlle A.R. a-t-elle pu continuer ses visites professionnelles jusqu’à ce qu’elle soit dans un état intéressant.  » État intéressant » à l’époque, en autant qu’il soit dans  »l’état conjugal » !

Pour la suite, j’emprunte à Sr Marie de Sainte-Laure* un témoignage livré à l’occasion du 50e de Rivière-Bleue :

« Mes contemporains ont-ils oublié la visite de S.E. Mgr Blais au cours de l’année 18-19 ? Visite qui fit frissonner bien des gens quand son anneau pastoral, frappant les bords de la chaire de vérité, accentua les terribles paroles :« L’Église frappe d’excommunication… » . Or, j’avais alors dans ma classe une fillette de dix ans, enfant de famille excommuniée. Un jour, elle vint me dire toute triste : « Les élèves disent que maman est méchante… » La mansuétude du Christ m’inspira comme réponse : « Maman n’est pas méchante, mais elle a de grosses peines ». Un certain jour, M. le Curé me commissionna auprès de cette mère malheureuse. La visite exceptionnelle, je dis bien  »exceptionnelle » car on nous avait demandé de couper toute communication sociale ou commerciale avec ces familles excommuniées, la visite exceptionnelle, dis-je, chez cette femme rejetée de la société provoqua l’aveu de toute l’histoire de sa vie. (…) L’existence de (sa) douce enfant irresponsable a été la rançon qui facilita le retour de la mère dans le droit chemin : mariée à 16 ans, veuve à 20 ans, morte à 25 ans à l’hôpital Laval. La mère était décédée un an auparavant à l’hôpital Saint-Sacrement d’un cancer d’estomac après avoir refusé tout calmant, disant aux infirmières « J’ai une vie à expier et je veux faire mon purgatoire sur la terre. » La trame de ces événements m’a convaincue à jamais que le pécheur est plus malheureux que méchant. Mon âme de Sœur du Bon pasteur en a été marquée profondément. Par la suite, je ne pus avoir que compassion, sympathie, pour toutes les jeunes confiées à nos œuvres de réhabilitation. Les dix-huit années consacrées à la crèche St-Vincent-de-Paul ont été les plus belles de ma vie religieuse. »

Autre temps…

*Sr Marie de Sainte-Laure, de son nom Blanche Samson, est arrivée à Rivière-Bleue en 1917 avec ses sœurs Marie-Anne et Alfréda pour être avec Mlle ( ? ) St-Pierre les 4 premières maîtresses du couvent récemment bâti. Elles étaient les nièces de Jean-Gualbert Samson. En 1919 elle entrait au Bon-Pasteur de Québec.

Parlant des Samson, qui ne se souvient de Garde Samson, de Marie-Claire, postière, d’Édouard, marchand ? Une des familles fondatrices de Rivière-Bleue.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)