Si l’on excepte les Amérindiens qui remontaient la St-François et la Bleue et établissaient sur leurs berges des camps d’été*, les voyageurs tels Monseigneur St-Vallier qui empruntaient ce portage pour se rendre en Acadie, les premiers occupants de notre territoire furent les bûcherons dans la seconde moitié du 19e siècle.

A cette époque la demande de bois était grande en Angleterre pour sa marine royale et les arbres des forêts vierges du Canada étaient très prisés. Des pins gigantesques peuplaient nos boisés. Mon père me racontait qu’en parcourant les bois derrière sa ferme il n’était pas rare de rencontrer des vieilles souches que les bras de deux hommes auraient encerclés. Les arbres coupés étaient acheminés par les rivières Bleue et St-François aux scieries le long de la St-Jean.

Un de ces bûcherons oeuvrant dans notre territoire, un Américain, John Morrison, décide en 1858 d’installer sa famille au lac Beau séduit par la qualité des terres. Il est suivi en 1860 par Joseph Nadeau lequel y voyait l’opportunité d’y établir plus tard ses fils. Peut-être ces premiers colons avaient-ils entendus parler de la construction prochaine d’un chemin de fer dans notre région. Mais Georges-Étienne Cartier usa de son influence pour le faire passer par la vallée de la Matapédia et Rimouski.

Malheureusement, Morrison n’avait pas enregistré son lot ; celui-ci lui fut subtilisé par un commerçant de St-Alexandre qui le revendit à Edmond O’Leary. Découragé, Morrison repartit au Maine. Henry Pelletier et Raphaël Émery arrivèrent en 1869 et c’est ainsi que commença le peuplement de Rivière-Bleue.**

Plus que le dur travail de défrichement et les conditions précaires de leur installation c’est l’isolement et le manque de services religieux qui furent pénibles à ces premiers colons. Ledgis (St-François) était à 35 milles par la rivière ; il fallait y retourner chaque automne pour faire moudre les grains, vendre les produits de la ferme et se réapprovisionner pour l’hiver. Et jusqu’en 1874, lorsque le curé de St-Éleuthère ajouta à son travail la desserte du Beau Lac, c’est là qu’il fallait se rendre pour les secours de la foi.

Dans une monographie écrite par une classe d’élèves du couvent en 1936 à l’occasion du 75e anniversaire de l’établissement de la famille Nadeau j’ai puisé quelques uns des renseignements précédents et le récit qui va suivre. Didier, fils de Joseph, avait 2 ans à leur arrivée et douze ans au moment du fait raconté.

« C’était vers la Toussaint 1870.
Monsieur Nadeau avait un enfant de près d’un an qui n’avait pas encore reçu le Baptême. Il résolut donc d’aller à St-François. Il partit avec sa femme, Didier, sa petite fille Anna et l’enfant qui devait recevoir la marque du chrétien. La descente s’effectua sans encombres. Après avoir rempli leurs devoirs religieux, visité leurs parents et s’être approvisionnés, ils prirent le chemin du retour.
Arrivés au pied du lac Beau les voyageurs descendent pour prendre quelque nourriture. Ils s’apprêtent à manger quand M. Nadeau s’aperçoit qu’une tempête s’annonce au couchant : le temps se couvre, le vent s’élève et les houles se font de plus en plus fortes. On se résigne à continuer la route sans avoir soupé, espérant ainsi remonter le lac et aborder avant la nuit.
Les vagues grandissantes balayaient l’embarcation mouillant ses occupants.

Parvenu à la tête du lac, l’obscurité était complète. C’était une de ces nuits noires de novembre, assombrie encore par la pluie. Les rameurs essayèrent d’entrer dans la rivière, mais impossible, un arbre obstruait l’entrée, le canot faillit chavirer. Au moyen de cet arbre Didier gagne la terre, le père lui confie les deux enfants, puis fait descendre sa femme et met en sûreté comme il peut sur les branches des arbres, le bagage : une grosse malle (valise), un quart (sic) contenant deux gorets, etc.

Les voyageurs sont du côté américain. M. Nadeau cherche un endroit un peu convenable pour passer la nuit. La pluie a cessé, après d’assez longues recherches pendant lesquelles on se crie pour ne pas s’égarer, on trouve l’endroit désiré.

« Nous voici réunis, il faut du feu » . Comment trouver du bois sec, on le fait en palpant les branches et l’on recueille celles qui cassent facilement puis on essaye, d’allumer…
Didier a sur lui un paquet d’allumettes, mais toutes sont si humides qu’aucune ne prend feu. « Essayons au moins d’arriver avec la dernière. » Il reste bien la provision d’hiver dans la malle, mais où la prendre ? Il fait si noir. Que faire ? On soutient les couvertures en guise de mur. M. Nadeau fait sécher la précieuse allumette dans ses cheveux, recueille encore du bois sec, dans son chapeau. Chacun retient son souffle tant on a peur de manquer le coup… Mais, ô miracle ! Voici le feu ! Dans un chapeau. On le communique au bois recueilli et déposé par terre.
La situation est sauvée. Du feu, de la lumière ; la pluie a cessé, on est heureux. On perfectionne l’abri de couverture, on assemble tout ce qu’il y a de vêtements, de coussins, on fait sécher ses habits, on soupe. La mère, elle, est si trempée et a si froid qu’elle passe une partie de la nuit à se réchauffer avec les quelques remèdes apportés pour l’hiver.

Les uns se reposent pendant que l’un entretient le feu et vice-versa.

Au lever du jour, le lac est traversé et le foyer retrouvé » .

La vie des esseulés du Beau Lac s’améliora quand on ouvrit un chemin du lac Beau au lac Long puis à St- Eusèbe. Cela amena d’ailleurs une vague de peuplement vers Rivière-Bleue, mais cela est une autre histoire.

*Bérengère Simard m’a confié qu’étant jeune il y avait près de la rivière Bleue, dans la courbe à droite du pont, une famille d’Amérindiens qui y séjournait en été; elle se plaisait à les voir tresser leurs paniers.

**Les informations concernant John Morrison, Henry Pelletier et Raphaël Emery proviennent d’une monographie de 1936 réalisée par des élèves du couvent. Des recherches récentes nous confirment la présence à Rivière-Bleue de John Morrison en 1883 et nous savons qu’il est décédé en 1885, information confirmée par une pierre tombale de Connors ; il est possible que le départ de la famille Morrison soit reliée au décès du chef de famille et non à un problème d’enregistrement de lot. Concernant Henry Pelletier et Raphaël Emery, le recensement de 1871 n’indique pas leurs présences.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)