Qui ne se souvient de Tom Pelletier, Thomas de son vrai nom et »le Père Tom » pour beaucoup. Un chasseur et pêcheur dans l’âme. Le lac Beau était son domaine. Je suis allée voir Meley ; elle m’a raconté…
« Tom, mon père, a grandi sur les bords du lac Beau, dans un camp de bois près du »ruisseau à Tom » baptisé ainsi par son père Joseph. La famille y est arrivée en 1905. Thomas avait 5 ans. Le voyage s’est fait en canot de toile et de bouleau. L’endroit servira de point d’arrêt aux voyageurs du lac.
La famille vit de chasse, de pêche, de trappage, de cueillette. On s’approvisionne à Fort Kent. Au Glazier Lake il y avait un jardin, entretenu par tout un chacun : on sème, on nettoie, on récolte au passage et les bisannuelles que la neige recouvre ressortaient au printemps. Il y eut un temps une roulotte flottante qui passait l’été là. On n’était jamais seul sur la St- François : c’était la seule voie de communication.
Connaissez-vous la recette des bonnes galettes du Docteur ? Le Docteur c’était celui de Fort Kent, là où les femmes allaient se faire soigner. Le Docteur était aussi un fervent de pêche et il montait souvent au lac Beau. Donc :
- 3 tasses de farine
- 1/2 tasse de sucre blanc
- 1 pilule de soda (des pilules miraculeuses selon le bon Docteur)
- 1 cuil. thé de vinaigre (mettre la pilule dans le vinaigre)
- ½ de sel
- 1 ½ de poudre à pâte
- 1 tasse de graisse
- ¾ de lait
Préparez la pâte, enrobez-la de farine, puis déposez dans une poche de coton, vous savez ces poches de »Sugar » .En route !
Pendant la journée la pâte fermentait. Le soir, sur le feu de grève, on étendait la tôle plate, et on y mettait à cuire les galettes pendant qu’on pêchait la truite. Un délice !
Pas un draveur, pas un pêcheur, pas un voyageur qui n’avait cette tôle dans son barda! C’était tout bonnement un bout de tuyau de poêle qu’on décrampait et aplatissait. Ce tuyau servait aussi à autre chose…
Joseph meurt en 1924 et il est enterré au cimetière. Sa veuve fit un voyage à Grand Sault, par le train cette fois-ci, un billet à 22 cents. « Il me faut un autre Joseph » s’était-elle dit. Elle en revint avec un autre Joseph Pelletier qui avait lui aussi un fils appelé Tom !
À 20 ans mon père se marie avec Marie-Jeanne Lacombe, une Malécite de St-Hilaire N.-B., âgée de 15 ans. Pour ma mère, accompagner son mari dans ses voyages était un grand bonheur. Le grand-père de Tom était un Pelkey d’après son baptistère ; la langue familiale était l’anglais ; celle de Marie-Jeanne était le »chiac » à Rivière-Bleue on se mit au français. Pour nous les enfants, trilingues de fait, ce ne fut pas toujours facile à l’école.
Ma famille s’est installée au village ; la maison passera au feu en 1933, lors de l’incendie qui ravagea le moulin et les maisons environnantes. J’avais 9 ans. Nos parents étaient à Fort Kent. Grand-père Lacombe nous gardait. J’ai sauvé mon petit frère Kenneth du feu ; il avait 1 an. La maison sera reconstruite par le »Père Fréchette » pour 50$. Agrandie, ce sera ma maison.
En son jeune temps mon père fabriquait de tout : raquettes, manches de hache, de pioche, de pelle, ses paniers de frêne, ses canots de toile. Il fabriquait aussi des allumettes Bennet du nom du premier ministre du Canada et les vendait : « 12 pouces, 5 cents la douzaine » . Des allumettes en cèdre, longues et fines et sans souffre au bout; on les allumait au feu que l’on gardait en permanence. Puis mon père devint limeur de scie, jusqu’à ce qu’un accident arrivé au moulin le marque profondément, celui qui coûta la vie à Adolphe Gagnon, son grand »chum », qu’il aida à dégager de la scie. Il quitte alors pour St-Francis où il travaillera en forêt.Et maintenant je vais vous parler de la première ligne de téléphone de Rivière-Bleue, la »Sugar Line » du Beau Lac.
C’était au temps du trafic d’alcool. Il y avait un »shack » du côté américain face au camp de son père. Quand un canot ou un hydravion suspect apparaissait, vite, Tom partait. Il montait chez la Mathilde Caron laquelle avait en permanence sur la corde à linge une de ces culottes catholiques du temps, taillée dans le fameux coton de poche de sucre avec le »Sugar » écrit dessus que même pas l’eau de Javel arrivait à faire disparaître. Là, il tirait 2 coups de fusil dans le fanion improvisé. Mathilde savait ce que ça voulait dire. Vite elle attelait le petit trotteur acheté d’Alphonse Beaulieu, une vraie flèche. Elle »flyait » au village. Aller-retour. Pas un mot. Les intéressés savaient à quoi s’en tenir. »
À leur retraite Thomas et Marie-Jeanne revinrent à Rivière-Bleue et y finirent leurs jours. Quant à vous, si vous passez par »La Suce » et que vous voyez un vieux fil de pêche sortir de l’eau et s’attacher à une branche, ne tirez pas ! C’est une bouteille de ce temps-là et, comme vous le savez, plus elles vieillissent, meilleures elles sont !
J’oubliais ! Pour les galettes vous n’avez qu’à remplacer la pilule miraculeuse par ½ cuillère à thé de soda.
Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

