J’étais jeune mais suffisamment âgé pour me souvenir de mes séjours à la ferme chez mon grand-père, James O’Leary, et de la plage de ce dernier située aux limites de sa terre sur le Beau-Lac.
Les fins de semaines, lors de nos passages à la ferme, nous avions, les petits-enfants, la tâche de collecter le 25¢ que mon grand-père exigeait à chaque voiture qui passait sur ses terres afin de se rendre à la magnifique plage de sable fin, très populaire à l’époque. Des familles entières entassées dans une seule voiture ou un camion passaient la barrière pour venir se baigner. C’était une de ces barrières de fer et de broche quadrillée que l’on devait déplacer pour permettre aux voitures de passer. Un long chemin de terre serpentait les champs de culture de pommes de terre, de blé et de foin, longeant la rivière Saint-François. Sur l’autre rive, c’était les États-Unis (Maine).
Je me rappelle qu’on se querellait pour se rendre le premier à la barrière et collecter le précieux 25¢ que l’on remettait à notre grand-mère Irène. Elle le conservait dans une tasse. Le nombre de 25¢ nous informait du nombre de voitures qui avaient franchi la barrière. Les fins de semaines de beau temps étaient donc très occupées. Un nuage de poussière soulevé par les pneus des voitures nous signalait que ce serait une bonne journée de passages. Il m’arrive d’ailleurs de voir des photos que les gens se font un plaisir de me présenter et où l’on voit leur famille à »la plage chez James O’Leary » Lors de belles journées de fin de semaine, surtout le dimanche, on a vu jusqu’à 100 voitures s’enregistrer, tout près de trois cents personnes. Toutes les familles de Rivière-Bleue y venaient. C’était bien entendu un revenu appréciable pour l’époque.
Mais il n’y avait pas que la plage qui nous attirait. Mon père, Adrien Quenneville, un des deux barbiers officiels du village, travaillait six jours semaine. Il nous reconduisait à la ferme, avec notre mère Jeannine, pour participer aux travaux de la ferme. Pour nous les enfants, la ferme était un terrain de jeux des plus grandioses.
Nos oncles vaquaient à leurs tâches quotidiennes. Nous les accompagnions, malgré notre jeune âge. C’était après tout un travail d’adultes mais nous avions l’impression de collaborer. Faire les foins était un travail intéressant car il fallait sauter sur le voyage pour tasser la récolte. Tous les enfants vivant sur une ferme savent ce que nous vivions. La traite des vaches aussi nous attirait. Assise sur un petit banc, ma mère nous montrait comment extraire le lait. Ce n’était pas évident, sans oublier le jet de lait que l’on nous dirigeait au visage. Rien de tel qu’une gorgée de lait chaud tout fraîchement recueilli de la traite. L’automne, c’était la fabrique du bon savon d’habitant. Il existait une grosse cuve de fonte alimentée par un feu de bois où on mélangeait les ingrédients clés, une recette de ma grand-mère, et qui donnaient en fin de journée un savon des plus efficaces.
Et ce travail n’était pas sans risques.
Quelques anecdotes en passant. Mon frère Patrice était le plus hyperactif de nous cinq. Il se faisait un plaisir de monter sur le capot de la Jeep de l’Armée que mon grand-père avait achetée pour les divers travaux sur la ferme. L’inévitable arriva. Alors qu’on tirait un voyage de foin avec la Jeep, Patrice glissa par le devant et se retrouva sous la voiture puis le voyage de foin. Il était trop tard pour freiner. Patrice était passé sous le voyage de foin et en était sorti intact, tout souriant d’avoir accompli un exploit. Le dicton: «Il y a un ange pour chaque enfant» s’applique bien. Il n’avait pas appris de cette expérience car, plus tard, il répéta l’expérience. Mais, cette fois, mes oncles n’ont pas pu cacher l’aventure. Ce fut la dernière fois où Patrice put monter dans la jeep pour le temps des foins et mes oncles savaient qu’il ne fallait pas pousser la chance.
De son côté, ma sœur Hélène avait un rituel à elle seule. Lors de ses visites à la ferme, elle allait voir sa petite vache Aberdeen Angus que mon grand-père lui avait donnée, officieusement. Elle se rendait dans le champ, accompagnée de mon oncle Claude et allait parler à sa génisse. Un jour, alors vêtue de rouge, elle fit sa visite sans se douter que le taureau était aussi dans le champ. Il n’en fallut que quelques secondes à mon oncle, se rendant compte de la démarche agressive du mâle imposant, pour saisir ma sœur par le col de sa chemise et la projeter de l’autre côté de la clôture. La situation aurait pu mal se terminer.
Voilà donc quelques souvenirs qu’il me fait plaisir de partager avec vous, moments privilégiés de mon enfance à la ferme.
Le jaseur des rivières
(Serge Quenneville)

