C’était avant la carte soleil !
« Nous étions en 1936. Janvier ou février, je crois, car mon père, Lazare Castonguay, était au chantier, chez Simard, et ne venait que les fins de semaine.
J’avais eu mes sept ans en décembre et j’étais en 1ère année à l’école du rang Bostford, située voisin de chez Pierre Morneau. Lucie-Anna Gagné était notre institutrice. Comme toutes les maîtresses de ces classes multiples, elle nous confiait des responsabilités : rentrer le bois, chauffer le poêle, nettoyer les tableaux. La plus prisée, c’était de sonner la cloche pour la fin de la récréation, une jolie cloche verte en métal avec poignée de bois.
Ce jour-là, c’était mon tour. J’entrai donc dans l’école la chercher et je sortis en courant. C’est à ce moment que Lionel, mon frère, le p’tit vlimeux, étendit le pied pour me faire une jambette !
Cris, larmes : je m’étais coupé le majeur de la main gauche sur le bord de la cloche. Le soir, comme il était enflé et douloureux, maman me fit un pansement avec une couenne de lard salé, ce que, tout chacun le sait, tirait le mauvais des blessures. Et encore un autre le lendemain, ce qui n’empêchait pas mon doigt de noircir et le mal d’empirer.
Quand mon père arriva le vendredi, et qu’il vit la chose, il s’exclama « C’est un empoisonnement de sang ! ». On descend alors chez Albert Gauthier. Celui-ci tenait hôtel ; il avait une écurie et servait de taxi avec son cheval trotteur, il avait aussi le téléphone. Monsieur Gauthier m’installe dans sa »sleigh », une peau de carriole sur le genoux, des fers chauffés aux pieds, et, en route pour Notre-Dame-du-Lac voir le bon vieux docteur Dubé, le père du docteur Jacques, que tous ont connu.
« C’est grave, dit celui-ci, c’est un empoisonnement, dû peut-être à du vert-de-gris du métal de la cloche dans la blessure. Le noir monte vers le bras. Je la garde ici »
En effet, chez le docteur Dubé, il y avait 4 chambres, qui lui servait à l’époque pour hospitaliser ses malades. J’y suis restée 15 jours. Mon père était reparti, il fallait bien qu’il retourne aux chantiers ; il y en avait plusieurs à faire vivre à la maison !
Tous les jours, deux fois par jour, le docteur me faisait tremper le bras dans une cruche remplie d’eau à laquelle il mélangeait une poudre blanchâtre. Je n’ai jamais su ce que c’était, mais ça sentait le créolin, quelque chose dont on se servait pour soigner les chevaux. Ça sentait bon et ça me soulageait.
« J’ai sauvé sa main, dit-il un jour à mon père. Mais le bout de son majeur est mort; il faut le couper. Pour cela, allez voir le docteur Lévesque ».
Le docteur Lévesque résidait à Rivière-Bleue, une belle maison blanche à colonnades, baptisée « le château » , et qui a brûlé en partie par la suite. (Sise au 72 St-Joseph Nord) .
C’est Yvette Bruneau qui m’a accompagnée pour tenir le masque à éther : maman ne pouvait pas supporter cela et papa était au chantier. Je me suis réveillée avec un joli pansement. Comme il fallait le faire changer chaque jour par le docteur, j’ai dû prendre pension chez madame Jos D’Astous (Blanche Dubé), en haut du 5-10-15 d’Émile Lévesque. Tout un mois. Les petits Lévesque venaient jouer avec moi : Marthe se plaisait à faire la maîtresse, Georges et moi, on écoutait. Je m’y plaisais, d’autant que les D’Astous, n’ayant pas d’enfants, me gâtaient bien.
Puis je dus regagner la maison. Mme D’Astous m’aurait bien gardée pour de bon, mais pour papa c’était hors de question.
L’école, c’était finie pour cette année là. Chaque fois qu’il regardait ma main, mon père pleurait : « Une enfant si jeune! ».
Mais j’ai fait ma vie et j’ai même trouvé à me marier ! »
C’est Jeannette qui m’a raconté
Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)