La Dame de pique

Il semble qu’à Rivière-Bleue, jouer aux cartes en famille ou avec des amis a toujours été une façon de socialiser, de se détendre et de passer du bon temps ensemble.

Alors que dans les années `40 et `50 le jeu populaire était le jeu de dames, les plus vieux se rappelleront les parties se déroulant chez le Père Laforest (J.A. Laforest) ou au magasin chez Ti-Douar (Édouard Samson), les décennies suivantes ont vu les jeux de cartes obtenir la faveur des gens. Les anciens n’auront pas oublié les parties de  »chien rouge » se disputant au garage Simard, les joueurs misant, assurément. D’autres jouaient au poker (bluff) entre amis en misant aussi, soit des pommes ou des sommes plus ou moins substantielles, allant du sou noir au 25 cents.
Une mode s’est installée dans les années 60-70, la  »Dame de pique ». Les premières parties auxquelles j’ai assisté comme spectateur se tenaient dans l’ancien local de M. Léon Moreau, là même où il a occupé ses métiers de barbier, restaurateur, gérant de salle de pool (2 tables), secondé par son épouse Nora (Honora). Après son abandon des affaires, les Chevaliers de Colomb ont loué cette salle pour leurs activités, puis des membres se sont mis à jouer à la Dame de pique. Les membres seuls pouvant s’attabler, des joueurs ont décidé de déménager dans un autre local et c’est là que le Père Nenou (Herménégilde Gagné) entre en scène. Son local, une salle de 14’ x 15’ avec un comptoir derrière lequel quelques étagères offraient peanuts, chips, chocolat, liqueurs et cigarettes, devint rapidement très populaire. Dès les premières neiges, le Père Nenou ouvrait la saison de la  »Dame de pique » et cela, soir après soir, chaque dimanche après la messe, jusqu’au printemps. C’est là que j’ai commencé à fréquenter cette confrérie.

Tous les joueurs présents étaient des maîtres du jeu et le jeunot que j’étais a dû passer bien des heures à les regarder jouer, à étudier leur style, à apprendre leur caractère et à tenter de les convaincre de me laisser jouer. Enfin, un jour, un joueur étant absent, j’ai été invité à m’asseoir avec eux. Mon cœur s’est mis à faire boum-boum tant j’étais nerveux de m’asseoir avec ces pros. Je ne voulais pas les décevoir. Grand honneur aussi, ils m’ont demandé de  »marquer » la partie. Dans ce jeu où le gagnant est celui qui accumule le moins de points, où chaque point d’écart coûtait alors un sou, la grande affaire était de réaliser un  »contrôle », c’est-à-dire récolter toutes les cartes de cœur et la Dame de pique, car alors le joueur astucieux recevait 25 cents de chacun. Il faut être très habile pour faire un contrôle car les autres joueurs essaient de vous bloquer pour sauver leur  »trente sous ».

C’est là que j’en arrive à vous présenter quelques uns de ces joueurs que j’ai connu. Tous avaient un fichu caractère et il n’était pas rare que les esprits s’échauffent. On peut penser à Télesphore Morneau, l’ancien forgeron, fumant toujours le cigare, Albert Gauthier, le propriétaire de l’Hôtel Gauthier, Édouard Samson, l’ancien propriétaire du magasin du même nom. Je pense aussi à mon père, Henri Gagnon, que tout le monde appelait Toppin, un maître à ce jeu, ou à Gilles Cloutier (Gilet). Je pense au Père Nenou, le vieux joueur de tours, toujours prêt à faire un  »coup » à chacun et à tous nous faire rire par ses blagues. Tout le monde l’appelait Nenou et le tutoyait. Quand on voulait le taquiner on l’interpellait en disant : « Herménégilde (ou Mégilde) apporte-moi une liqueur et une barre de chocolat » . Quel personnage truculent ! On peut aussi nommer Louis Hallé, dit le Gros Louis ou encore  »Jos Louis » (en souvenir du boxeur du même nom et non du gâteau!), un des hommes les plus forts ayant vécu à Rivière-Bleue. Ce colosse à la force herculéenne en a fait voir de toutes les couleurs à ceux qui ont voulu l’affronter. Louis était boucher dans sa jeunesse et une légende racontait que pour maîtriser un cochon vivant, il l’attrapait par une oreille et celle-ci devenait bleue tellement Louis serrait fort. C’est ce même homme qui nous disait : « Je vais vous montrer les p’tits gars comment manger une Cherry Blossom sans se salir les doigts. » Il la déballait, l’enfournait dans sa bouche, la mâchait et l’avalait.

Il y avait autant de spectateurs que de joueurs et tout ce monde fumait à répétition, le local en devenait bleu. J’allais oublier les noms de Gérard Gagné le fils de Nenou et Yvan son petit-fils qui étaient aussi des assidus. Je me souviens aussi des célèbres chicanes entre Télesphore et Albert se traitant mutuellement de «pire joueur que j’ai jamais vu» et pourtant, à la fin, s’en allant chez eux ensemble.

La Dame de pique a cessé d’être à la mode, remplacée par le Charlemagne, le partenaire et le poker  »Texas hold’em », les lundis de Domrémy sont choses du passé, mais le jeu de cartes va continuer de toujours faire partie de la tradition riveraine et c’est tant mieux.

Le jaseur des rivières
(Jacques Gagnon)

Les paniers de Noël

« En 1921, dans l’ancienne chapelle qui n’était pas encore démolie, nous organisons pour la fête de Noël au soir, une veillée de cartes avec une vente publique de paniers, le tout en faveur de l’Église.
Le soir, la salle est remplie. On joue avec un entrain endiablé. Tous les notables y assistent et même les protestants anglais, de braves citoyens. Le fameux Fred Lévesque y assiste avec ses hommes.

Des paniers avaient été préparés par les gens, et ces paniers avaient tous des décorations qui les rendaient attrayants. Naturellement, ce sont les femmes qui avaient fait le travail, et ce sont les hommes qui devaient les acheter. Il y avait des jeunesses galantes et amoureuses qui avaient apporté leur panier et qui devaient les acheter pour en manger les gâteaux avec leur petite ou grande blonde. Alors il y avait une émulation : c’est à qui achèterait le panier de  »un tel » afin de lui jouer le tour de le manger avec la fille de celui qui l’avait donné.

Alfred Lévesque avait acheté un gros et beau panier à Montréal, et naturellement il voulait l’acheter pour le donner à sa femme. Le panier allait au plus haut enchérisseur. Or les  »jeunesses » s’étaient donné le mot pour le lui faire payer le plus cher possible.

Le crieur annonce : « Le beau panier de Fred Lévesque, un prix… »

On entend Lévesque qui crie : 50$.

De suite un autre relance : 100$

Lévesque : 110$

Un autre : 120$

Alors Lévesque qui ne voulait pas se laisser couper l’herbe sous le pied, crie à tue-tête :150$

Et c’est ainsi que ce panier rapporta cette jolie somme. Mais ce ne fut pas seulement son panier qu’il acheta. Il dépensait ce soir-là la somme de 400$.

D’autres paniers se vendirent 25$, 30$ et 50$. La recette nette de cette soirée fut de 810$. »

C’était une page de l’histoire de notre paroisse tirée de Les mémoires du curé Thériault.

La chapelle où se tint cette soirée bénéfice est celle de 1914, toute en bois et construite au bas de la butte sur laquelle est érigée l’église actuelle. Elle sera démolie et son bois servira à la construction de la forge et de la maison de Télesphore Morneau.

Monsieur le curé Thériault pouvait être content de sa soirée et de la générosité de ses paroissiens, surtout lorsque l’on sait, entre autres choses, qu’un travailleur du moulin gagnait aux alentours de 25$ par quinzaine. Monsieur Thériault était arrivé à Rivière-Bleue en janvier 1920, âgé de 33 ans. En plus de son ministère il devait veiller à terminer la construction de l’église actuelle. Ses batailles contre la contrebande de boisson sont restées mémorables. Mais il était difficile de refuser les générosités d’Alfred Lévesque. Celui-ci, quoiqu’en dise la rumeur, n’a pas payé la construction de l’église, mais il participait activement à toutes les activités sociales et paroissiales.

Mon père me racontait, qu’au temps des Fêtes, il aimait se déguiser en Père Noël et se promener en traîneau en distribuant bonbons et pièces de monnaie aux enfants. Un Noël, il avait poussé l’outrecuidance jusqu’à monter au jubé pour épandre ses largesses. On n’ose imaginer la colère du bon curé.

En 1926, le curé Thériault, pour des raisons de santé, quitta la cure de Rivière-Bleue pour une cure plus petite, sans avoir réussi à payer son église.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

La première messe de minuit

Nous étions le 24 décembre 1913, Rivière-Bleue comptait 400 habitants, un premier train s’était arrêté à Tarte, la Blue River Lumber construisait sa scierie. La première église, la municipalité, la paroisse, c’était pour l’an prochain…

« Dans l’unique rue qui traversait alors le village de la Rivière-Bleue, et autour de l’école chapelle, il y avait, en cette soirée froide du 24 décembre 1913 une animation tout-à-fait inaccoutumée…
Des coins les plus reculés de la paroisse, comme de toutes les maisonnettes du village, depuis les bords du lac Beau jusqu’aux hauteurs de St-Eusèbe, de partout, les colons et les villageois se dirigeaient, par des chemins déjà remplis de neige, vers le cœur du village, vers cette humble école-chapelle où, pour la première fois ce soir, on allait célébrer la Fête de la naissance du Sauveur.

Il y avait confessions, et l’abbé Gauthier, le dimanche précédent, avait convié ses paroissiens à se bien préparer par une bonne confession à la grande Fête de Noël. Aussi, nombreux étaient ceux qui voulaient marquer d’une sainte communion cet événement si important pour leur paroisse naissante.

Cette chapelle-école, construction de 30 x 40 pieds, qui s’élevait juste en face de l’église actuelle, mais beaucoup plus près du grand chemin était modeste ; mais Notre-Seigneur ne devait pas y regarder de si près, lui qui avait consenti à naître dans une étable.

La salle qui servait pour les offices était, elle aussi bien modeste et se prêtait bien peu aux grandes décorations. On y élevait un autel temporaire pour les offices du dimanche. Pour cette cérémonie de la messe de minuit, chacun s’était efforcé d’apporter son concours pour décorer le mieux possible cette salle aux murs nus. Monsieur le curé Gauthier avait revêtu l’autel de ses plus belles parures, empruntant au besoin chez l’un ou l’autre ce qui manquait pour donner un air de fête à l’humble desserte.

Monsieur Augustin Quenneville, qui remplissait à titre bénévole la charge de sacristain, était très affairé à mettre tout le meilleur ordre pour cette circonstance mémorable ; et c’est lui qui, le premier, devait faire retentir les airs joyeux de l’humble cloche appelant les résidents à la messe de Minuit.

Au cours de la soirée, on s’avisa de penser qu’une messe de minuit sans musique paraîtrait bien un peu triste. Qu’à cela ne tienne… Monsieur Salomon Côté demeure tout à côté de la chapelle, et il possède un harmonium, ce qui est quasi providentiel. Vite on va le lui emprunter et l’instrument de musique est transporté dans la chapelle improvisée…

Et, quand enfin sonne minuit, et que monsieur le Curé Gauthier fait son entrée dans la chapelle remplie à pleine capacité, le petit harmonium dont les sons grêles parurent, ce soir-là aux assistants au moins aussi beaux que les grandes orgues des cathédrales, remplit l’humble local des notes entraînantes du « Minuit, Chrétiens », chanté par monsieur Victor Aubut. Madame Aubut touchait l’harmonium.

Il y eut grand-messe solonelle (sic). Le chœur de chant, dont faisait partie monsieur Victor Aubut, monsieur Augustin Quenneville, mademoiselle Madeleine Sirois, institutrice à l’école, monsieur Omer Fortin, alors âgé de dix ans, et quelques autres, rendit -peut-être pas à la perfection, à cause d’un manque complet de préparation- mais sûrement avec tout son cœur, une messe simple mais combien touchante.

Et, durant la messe de l’Aurore, les chantres, toujours accompagnés à l’harmonium par madame Aubut, firent joyeusement retentir les murs de l’école-chapelle de nos anciens chants de Noël toujours nouveaux et toujours aussi beaux.

Ce fut vraiment une belle cérémonie. Parmi l’assistance de plus de quatre-vingt personnes, plusieurs surtout parmi les plus vieux ne purent retenir des larmes de joie. Enfin leur paroisse de Rivière-Bleue allait connaître une organisation paroissiale comparable à celle de ses paroisses sœurs ; enfin, il y aurait pour tous, et tous les dimanches de l’année, de beaux offices religieux durant lesquels il ferait bon prier Dieu de tout son cœur…

Au premier rang de l’assistance, on remarquait les syndics nouvellement élus : MM. Amable Morin, Joseph Gagné et Joseph St-Pierre accompagnés des principaux membres de leurs familles.
On avait fait une place d’honneur, la plus rapprochée de l’humble crèche, au pionnier du village, monsieur Joseph Tremblay.

On voyait encore, ayant à leurs côtés leurs épouses et les plus vieux de leurs enfants, ces premiers colons de l’endroit que sont MM. Salomon Côté, Aurèle Morneau, Stanislas Caron, Émile Thériault, Alexandre Bélanger, Elzéar St-Hilaire qui sera le premier à contracter mariage dans la nouvelle paroisse, M. Johnny Lepage, M. François Charest, et bon nombre d’autres dont les noms nous échappent.

N’y avait-il pas jusqu’à l’ancêtre des colons de la paroisse, M. Joseph Nadeau, établi au lac Beau depuis 1860, et venu à cette messe mémorable, accompagné de ses enfants et petits-enfants.
Ce fut une Messe de Minuit inoubliable qui a laissé des souvenirs ineffaçables dans la mémoire des assistants. Pour ceux des paroissiens que leurs devoirs d’état ou la nécessité de garder les plus jeunes enfants avaient retenus à la maison, le bon Curé Gauthier devait dire une messe basse, à neuf heures, le jour de Noël, 25 décembre 1913. »

Ce texte publié dans Le Semeur de décembre 1952 (SSJB de St-Éleuthère) , et repris dans 65 ans d’histoire de Gérard Côté, avait été préparé grâce à la documentation recueillie par l’inspecteur Mailhot, au cahier des prônes, aux témoignages des survivants, MM. Amable et Omer Morin, Madame Victor Aubut et au manuscrit de famille de la famille Aubut Origines de chez nous.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Le café Tino

Le Café Tino a vu le jour en mai 1947 à la résidence de la famille de Georges-Étienne Gagnon et Rosa Caron. Jeanne d’Arc « Tino » Gagnon avait 22 ans, Tino était le surnom que son père lui avait donné ; ses sœurs et ses frères avaient eux aussi reçu chacun leur surnom.

Tino, sa mère Rosa et ses jeunes sœurs Pauline et Georgette servaient des repas pour les commis voyageurs et de la crème glacée, chose rare à cette époque. Tino avait installé devant le petit café des tables que son frère Marcel avait fabriquées et peintes en rouge. Les jeunes du coin aimaient se rassembler pour écouter les chansons populaires de l’époque. À l’intérieur, elle organisa une salle pour faire danser les jeunes du village. Le curé passait devant la porte mais sans jamais entrer voir ce qui se passait ; il n’a jamais eu à redire, Rosa était là jusqu’à la fermeture pour veiller au grain.

Le dimanche après la messe, les gens arrivaient en voiture à cheval pour s’acheter de la crème glacée.

L’été il y avait des parties de baseball qui étaient très populaires. Parfois des joueurs de baseball universitaire américains venaient jouer au village. La partie terminée, ils se cherchaient un endroit pour manger et danser et ils arrivaient en autobus envahissant la place. Ces jeunes gens étaient très polis et bien heureux de trouver un endroit pareil. Tino prenait soin d’avoir toujours les disques du Hit Parade qu’elle commandait par la poste dans des magasins de musique de Montréal ; les chansons de l’époque que l’on entendait le plus étaient surtout celles de Frank Sinatra, Perry Como et Tino Rossi.

Comme les joueurs de baseball parlaient anglais, Rosa gardait un dictionnaire près d’elle et leur répondait gentiment. Ils aimaient bien notre grand-mère.

Les jeunes gens du village qui assistaient aux parties faisaient de la publicité pour le Café ; Tino suivait le déroulement de la partie en regardant au loin avec ses jumelles sur le cadran du pointage. Si la partie achevait, alors elles et ses sœurs se préparaient à recevoir tout ce beau monde en faisant des sandwiches.

Le restaurant a été ouvert de mai 1947 à 1952 l’année du départ de la famille pour Montréal. Par la suite, la famille de Charlemagne (mon père) prit la relève et transforma le Café Tino en petite épicerie que l’on pourrait appeler aujourd’hui un dépanneur. Ce furent de très belles années pour la famille et pour pas mal de jeunes gens de Rivière-Bleue.

Le jaseur des rivières
(Louise Gagnon)

Une croix au Botsford

Dans le cadre des activités du 100e anniversaire de Rivière-Bleue, la Corporation du patrimoine a pris l’initiative de relever les croix de chemin qui avaient été érigées dans le village et dans les rangs.

La première croix avait été construite au centre du village il y a environ 80 ans, ce qui amena le clergé à vouloir en installer une dans chaque rang. Celle du rang Botsford se trouvait tout près de chez mes parents. Avec l’aide de Lazare Castonguay, mon père, Adéodat Dumais, a construit cette croix sur le lot no 7, lequel appartenait à Thomas Plourde à ce moment-là. La terre fut par la suite vendue à Baptiste Gendron, puis à Émilien Ouellet qui la cultiva pendant quelques années sans jamais habiter la maison. C’est Victor Morneau qui s’y installa. Il la rénova au cours des années et la croix fut déplacée de quelques pieds. La maison passa au feu, mais la croix resta intacte.

Nous habitions la maison voisine dans laquelle j’ai passé mon enfance et une partie de ma vie d’adulte. Mon frère Pierre, qui avait repris le patrimoine familial, acheta la terre de Thomas Plourde et il la cultiva jusqu’à son décès en 1982. Ces terres furent alors vendues à M. Canuel qui les cultiva à son tour pendant quelques années avant de les revendre à Mario Bérubé et il n’en conserva qu’une parcelle, c’est-à-dire le terrain où était logée la maison.

Mon fils André racheta la maison paternelle en 2007. Cet événement me rappela de beaux souvenirs d’enfance, mais aussi des moins heureux. En effet, ce sont mes racines que je retrouvais là. Je revoyais les images tristes des temps difficiles, les décès de mes frères (Léopold à 14 mois, Lucien à 5 ans et Pierre à 48 ans) , mais je me suis aussi rappelé les nombreux fous rires et les moments de bonheur que ma famille y a vécus.

Avec les années, la croix de chemin du rang Botsford s’était détériorée et elle s’était même effondrée. Mon fils a décidé de la remplacer en faisant une réplique de celle qui avait veillé pendant longtemps sur les habitants du rang. Il a pris en charge sa reconstruction et il a préparé le bois avec l’aide de Dany Patry. Lorsque la croix fut terminée, nous avons construit une base de ciment que nous avons pu faire grâce à un voyage de gravier que Pierre Tanguay a généreusement offert.

Le 13 juin 2013, la nouvelle croix était en place. Pour la plupart des résidents, cette date est anodine. Mais pour mon fils et moi, elle est très significative puisque c’est la date du 20e anniversaire du décès de mon père Adéodat. Il avait été parmi les artisans qui avaient érigé la première croix du rang.

Ce triste anniversaire n’était pas sans nous rappeler également le décès de mon épouse, Ghislaine Bélanger, survenu quelques semaines après celui de mon père. On a donc installé deux bacs à fleurs en souvenir de ces deux personnes si chères à nos cœurs.

Originalement, il y avait une petite clôture de bois qui bordait la croix. Lors de la reconstruction, j’ai dit à André que je ne tenais pas à ce qu’il y en ait une nouvelle, car elle me rappelait de mauvais souvenirs. Permettez-moi de vous raconter cette petite anecdote de mon enfance.

À chaque année, à la fin des classes, il y avait une remise de prix à la salle paroissiale pour les élèves des écoles de rang. À 11 ans, j’ai reçu le 1er prix de ma division. Mes compagnons n’avaient eu que des petits prix, ce qui les avait rendus un peu jaloux. Ils montaient dans le rang en direction de leur maison respective et ils marchaient devant moi à environ 100 pas. Arrivés à la croix, ils ont arraché une latte de la petite clôture et l’ont cachée derrière leur dos. Lorsque je les ai rejoints, j’ai reçu un coup de latte sur la bouche. Comme vous le devinez bien, je suis arrivé chez moi ensanglanté. Mon père et ma mère m’ont demandé ce qui m’était arrivé et je leur ai raconté ma mésaventure. Pendant que ma mère pansait mes blessures, mon père attendait mes compagnons de classe devant la maison. C’était un homme imposant avec un caractère autoritaire. Alors, lorsqu’ils sont passés devant lui, ils ont eu droit à un avertissement sévère. Ce fut, je crois, bien clair car ils ne se sont jamais réessayés…

Voici une partie de la petite histoire de la croix du rang Botsford.

Cette nouvelle croix a été érigée en 2013, en mémoire de tous ceux qui ont vécu dans ce rang et pour tous ceux qui garderont de merveilleux souvenirs associés à des parcelles de leur vie au rang Botsford.

Le jaseur des rivières
(Albert Dumais)