La fonderie B.C.L.

Quand, me promenant, je passe devant ASN Machineries, il me vient des souvenirs d’enfance à la vue du bâtiment qui servait autrefois à la fabrication des portes et fenêtres, aujourd’hui incorporé dans l’ensemble des installations. Je revois le bureau de grand-père Beaulieu, tante Thérèse tapant sur sa Underwood, l’atelier qui fleurait bon les copeaux de bois et, dans le bâtiment principal, où je devais impérativement demeurer près de la porte, des ombres noires armées de longues perches terminées de  »pots », qui faisaient le va-et-vient de la lave rouge aux formes étalées sur le plancher.
Je suis partie à la recherche de ces  »ombres noires ». Alphonse, Ghislain, Murielle, Jeannine, Jean-Pierre, Michel m’ont raconté. Si leurs souvenirs sont fidèles, ma compréhension a pu faire défaut.
La fonderie faisait principalement des tuyaux de fonte de 2 et 4 pouces, des coudes de 45 et de 90 degrés, des Y 4-4 ou 4-2, et, accessoirement, des poêles (truies), des chaudrons, des ancres de bateaux et autres objets.

Les ouvriers étaient au poste de 6 h ou 7 h à 18 h, 6 jours/semaine. Ceux qui étaient payés à la pièce venaient souvent le soir préparer le matériel pour le lendemain afin de pouvoir couler le maximum de morceaux, ou bien encore pour réparer quelques petits défauts afin que la pièce ne soit pas rejetée. Le prix : 10, 20, 25, 30 cents selon la pièce ; le salaire des journaliers : de 30$ à 35$ la semaine.

On utilisait de la vieille fonte, ferraille en tout genre accumulée derrière le bâtiment ; elle arrivait par camions plusieurs fois par semaine. De plus, Gérard Nadeau, sa charrette et son cheval King écumaient la région à la recherche de détritus de métaux. Les journaliers assignés à la préparation de la fonte et au four devaient casser à la masse les plus gros objets, tels les moteurs, en morceaux manipulables. On ajoutait à ces résidus de la fonte neuve, en proportion suffisante pour assurer une bonne qualité au produit. Un chariot, par un convoyeur, l’emmenait tout en haut du four d’où elle était déversée au besoin. Ce four, fait de tôle et de brique, était posé sur pilotis et il était chauffé au charbon et au bois ; on en tapissait le fond et allumait le tout à l’aide d’une mèche par un trou pratiqué dans le bas du four que l’on refermait à l’aide d’une motte de glaise et d’une trappe. Un conduit circulaire entourait le four ; il y circulait l’air nécessaire à la combustion, combustion que l’on pouvait accélérer à l’aide d’un ventilateur. Lorsque le four avait atteint le degré nécessaire, on y déversait la fonte.

Il fallait  »glaiser » ce four pour préserver la brique. On recommençait cette opération à chaque fournée. Deux trappes situées à la base du four permettaient de le vider des détritus, puis on recouvrait l’intérieur de glaise, une glaise qu’on charroyait chaudière à chaudière de la butte au bord de la rivière. À Rivière-Bleue, ce  »glaisage » se faisait assez facilement car le four état grand, l’ouvrier pouvait y entrer et travailler debout. Ce qui n’était pas le cas dans les installations de Ste-Croix ; là, on renversait le four sur le côté pour le nettoyer et le glaiser, puis on le remettait debout.
La coulée se faisait vers les 16 heures. Un trou était pratiqué dans le four et par là la fonte liquide et brûlante coulait sur une dalle. Armés de longues perches les ouvriers remplissaient leur pot (bien prononcer le t) de lave et la déversaient délicatement dans les petits trous pratiqués au-dessus des moules. Si une goutte tombait sur le plancher cela rejaillissait en étincelles «qui éclataient comme des feux d’artifice». Les bras étaient souvent brûlés par ces étincelles et les habits constamment troués ; on imagine la détresse des épouses qui n’en finissaient pas de rapiécer. Si la coulée était insuffisante, on bouchait le trou, ajoutait de la fonte, attendait un peu et c’était reparti.

Les moules étaient faits de fonte, très précieux et en deux parties. On plaçait chaque demie dans des boîtes de bois et on les tassait, dessus, dessous avec du sable mouillé auquel était ajouté un produit qui assurait la prise. Une grille permettait de garder la portion concave de sable en place. On retirait le moule ; ensuite, lentement, délicatement, on renversait une moitié sur l’autre, puis on maintenait les 2 boîtes ensemble avec des crochets de métal. Un petit tuyau permettait de verser la fonte en fusion. Il faisait chaud, chaud, très chaud !

Un fois démoulées, les pièces devaient être nettoyées du sable, les coutures meulées puis trempées dans un tonneau de peinture noire. Le sable était récupéré chaque soir, nettoyé,  »piqué », retourné trois fois à la pelle, puis arrosé pour qu’il soit humide et prêt pour le lendemain.

Ont travaillé:

  • Adrien Bossé : à la confection des boîtes et aussi contremaître
  • St-Georges Gagné : à la préparation des moules
  • Marcel Saucier : à la fonte et au four (19 ans)
  • Paul Dubé : à la préparation du four
  • Philippe Tremblay : à l’approvisionnement du four en fonte et en charbon
  • Aldège Bossé : au coulage et au moulage
  • Alphonse Daudelin : au dépoussiérage des pièces (13 ans), et au moulage
  • Ghislain Plourde (15 ans) : au meulage
  • et aussi : Gérard Nadeau, René, Philippe et Yvon Bossé, Noël Landry, Amédée Ouellet, Armand Lebrun, Paul Lévesque, Albert Daudelin, Pat Boutin, Eddy Plourde, Léo Gagnon, Wilfrid Perrault, Joseph Poirier,  »P’tit Père » Fournier et Cantin dont le frère Edmond venait jouer de la guitare. Et quelques autres sans doute.

Deux équipes d’hommes, celle du soir s’occupant du démoulage et de la préparation du sable. Un travail dur, pénible, mais un travail.

En 1953 la B.C.L arrête ses opérations. La Firme Biron de Ste-Croix de Lotbinière opère la fonderie quelques années avant de transporter les installations à Ste-Croix. Et pour cause : les ouvriers qui les y ont suivi s’entendent à dire que celles de Rivière-Bleue étaient supérieures. Certains revinrent au village après quelques années, dont les Daudelin et les Gagné, d’autres y persévérèrent comme Aldège Bossé, lequel déménagea par la suite à Montmagny et y travailla jusqu’à sa retraite. Joseph Poirier y demeura jusqu’à son décès.

Puis, j’ai fouillé des documents de famille et voici la petite histoire économique de la B.C.L. ou, du moins, ce que j’en ai compris.

Le 8 mai 1947, La fonderie B.C.L. Limitée obtient ses lettres patentes pour fondre, fabriquer, commercer toutes sortes de métaux et pour fabriquer, commercer tous produits de bois. C’est une société au capital action de 39 000$ (390 actions de 100$) dont 150 en actions ordinaires versées au fond de l’entreprise et réparties entre J.A. Beaulieu (46) J.A. Chamberland (31), Raoul Landry (22), Rév. J.C. Hudon (22), Louis Morin (16) et Yvon Chamberland (13). Alphonse Beaulieu est nommé secrétaire-trésorier et directeur général de l’entreprise. En 1952, l’entreprise n’ayant pu rembourser à ses actionnaires une avance de 48 000$ plus les intérêts, une nouvelle émission de 990 actions est obtenue ce qui permet de convertir en capital action ces emprunts.

La construction des immeubles a coûté 18 907$, la machinerie 37 728$, le mobilier 33$ sur un terrain de 2 600$. Sur 5 ans d’exploitation les salaires versés aux ouvriers ont totalisé 108 149$ avec une pointe en 1951 à 25 808$. Une seule année, 1951 montre un bénéfice net, ce qui amena les actionnaires, le 20 septembre 1953, à «discontinuer complètement toute activité de production» à partir du 1er octobre. Seule Thérèse Beaulieu, secrétaire et comptable, restera à l’emploi de la compagnie, avec les mêmes pouvoirs que le secrétaire-gérant, mais à son salaire habituel, soit 15$/semaine.

Le 1er avril 1954 les actionnaires décident de vendre l’industrie et tout ce qui lui appartient. Ils acceptent ce même jour une proposition de Paul Biron de Ste-Croix de Lotbinière au montant de 25 000$ pour des actifs évalués à 56 937$! Proposition annulée le 24 avril suivie de la résolution de vendre en bloc ses biens meubles et immeubles à la Société Industrielle de Rivière-Bleue (20 actionnaires) pour le même montant. Le Dr Marcel Bouffard, président et Mlle Gabrielle Bérubé, secrétaire ont signé le contrat d’achat au nom de la société devant le notaire Langlais. Les dettes payées il restera aux actionnaires de la B.C.L. 6 903.33$ à se partager au prorata de leur souscription. Étant donné qu’au moment de la vente le montant total de leurs actions étaient de 46 000$, on peut voir qu’il n’y a pas eu lieu là de grand enrichissement.

Petit mystère : comment est-on passé de la Société Industrielle de Rivière-Bleue à la famille Biron qui, comme chacun le sait, a opéré jusqu’en 1957 avant de transporter les installations à Ste-Croix ?

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Les patates

Il y a ces oiseaux de neige qui s’en vont chaque automne vers d’autres soleils. Il y eut un temps une autre migration bien particulière, tous ces gens qui prenaient la route du sud, vers le Maine et le Nouveau-Brunswick… au temps du ramassage des patates. Ce qu’il fallait alors pour aller aux États, ce n’était pas le passeport, mais une  »passe » et pour celle-ci il fallait avoir l’âge et le baptistère en preuve. Je me suis laissé dire que les curés n’étaient pas regardant sur l’année de naissance… Ils savaient la nécessité de travailler. J’ai rencontré quelques uns de ces migrants et ils ont bien voulu me raconter.

En ’48, Jean-Marie et Émelie partaient pour Marshill, Me. Ils étaient  »jobbers » pour M. York et le sont demeurés pendant 15 ans, avec pratiquement la même équipe. Ti-Jean était  »boss » dans le champ et Meley cuisinait : une tablée de 30 à 35 hommes. L’équipe se rendait d’abord à Sainte-Rose-du-Dégelis pour obtenir le permis de travail aux États. Monsieur York les y rencontrait. Monsieur York faisait son petit discours en anglais, puis il avait coutume de dire, à la fin : «Grosse église, bon monde » . C’étaient bien les seuls mots de français qu’il connaissait.

Nourris, logés, une paire de gants par jour et 17 cents du quart de patates. «C’était du bacon ! » , de me dire Émelie. Surtout si on était un bon  »ramasseux ». Samuel Bélanger faisait facilement son 110 quarts par jour, parfois 124. Irène Morneau remplissait parfois son 100 quarts, et le soir elle avait encore assez d’énergie pour tricoter. Elle s’amenait, chaque saison, avec une poche de laine et tout y passait !

Aller aux patates, c’était couru. Fred, le frère de Jean, fonctionnaire à Montréal, prenait son congé à cette époque. «Je m’en vais au Mexique !» qu’il disait. Le douanier Chénard d’Estcourt faisait de même.

Leur équipe était bien logée, dans un baraquement. Que des hommes, pas de jeunes, pas de femmes, sauf la cuisinière. Ce n’était pas le cas de tous : certains passaient la saison à dormir dans leur char, d’autres dormaient sur un tas de paille.

Et leurs enfants ? Grand-maman Pelletier les gardait. Bien sûr !

En 63, Monsieur York fermait son exploitation. Ce fut la fin de l’aventure des patates pour Jean et Émelie… et le début d’une autre, celle des barrages en Ontario.

En 1950, Gérard avait 16 ans et l’âge d’obtenir un permis de travail aux États. Il part donc à la cueillette des patates. Il part avec Pit Perrault, qu’il a connu au moulin Landry. L’hiver Gérard travaillait au moulin, l’été à la ferme, et maintenant, à l’automne, ce sera aux patates. Pas d’assurance chômage à cette époque ! Il faut assurer.

C’est à Estcourt que la  »gang » de Gérard va prendre son permis pour se rendre à Fort Fairfield, de l’autre bord de Caribou. Leur propriétaire possédait 4 terres en plantation. Comme tous, ils étaient logés et nourris. Logés dans le haut d’un garage, au-dessus des tracteurs, un lit de fer et un matelas pas plus épais qu’il ne faut. Quant au réveille-matin, ce sont les tracteurs qui les réveillent. À 6 heures tout le monde est aux champs.

Son premier  »boss » a été Peter St-Onge ; les  »boss », les patrons les choisissaient bilingues, car eux ne parlaient qu’anglais. Le matin, le  »boss » plaçait des perches pour déterminer la section où chacun devait ramasser; la section était plus ou moins longue selon la capacité du ramasseur. 15 à 16 ramasseux par arracheuse. 16 cents le quart (3 minots), c’était sa paie. Un bon travailleur faisait ses 100 quarts, une journée de 16$. Américains ! avec un change de 6 % environ. Gérard, lui, a déjà fait 134 quarts. «On était orgueilleux, dit-il. On regardait pas passer les avions.»

Travailler pour si peu, penserez-vous. «Je vous fais une comparaison, dit-il. Chez Landry, j’avais 2$ par jour au moulin, et chez Simard, quand j’ai eu mes 20 ans, c’était 6$. Alors…Vous comprenez ? Puis on était fier de revenir avec autant d’argent et le remettre à la mère.»

Avec quelques piastres en moins, car, les jours de pluie, que faire ? Un petit tour à Caribou, une petite bière ! En tout bien, tout honneur ! 

En 1961, Ginette partait pour Fort Fairfield au Maine avec Wilfrid Thériault et Madame. L’année précédente elle était au N.-B., car elle n’avait pas encore l’âge d’obtenir une  »passe ».

20 cents du quart la première année, 22 cents la deuxième. « Moi qui ai lavé murs et planchers à la gare du temps de monsieur Lemieux pour 10 cents de l’heure, avec toute la poussière de charbon…» Le  »digger » ouvrait deux rangs à la fois. « J’avançais à 4 pattes en roulant le panier, un panier avec un anse qu’on vidait soi-même; 4 paniers remplissait le baril. On recevait des  »tickets » avec son numéro pour mettre sur ses barils. Dans une journée je ramassais de 80 à 90 quarts, mais, dans la Russet, jusqu’à 115.» Le matin à 5 h 30 – 6 h, il fallait être au champ. Après un bon déjeuner de beans, œufs et tartes. On revenait au camp pour dîner, puis on reprenait le travail jusqu’à 6 h. «Le soir j’avais tellement mal aux reins, à croire que je pourrais pas me lever le lendemain.»

À Ginette, j’ai osé demander les conditions de logement. Pour son groupe c’était dans un de ces camps à patates, la cuisine au rez-de-chaussée, le dortoir en sous-sol. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes; celles-ci avaient un peu plus d’intimité car elles étaient séparées les unes des autres par des cartons. Pour le reste : un lit, le  »suit case » en guise d’armoire et une bassine pour se laver. Après trois semaines de ce régime, pas besoin de vous dire qu’arrivée à la maison, c’était le grand décrassage. Et pour ce qui est des commodités d’aisances, autant ne pas en parler. Le soir, les jours de pluie, la fin de semaine ? «On s’était apporté des disques, on dansait, on s’amusait ! »

Deux ans de ce régime, Ginette a changé de travail. Elle a obtenu un visa, puis après quelque temps à travailler comme servante dans un hôtel, elle est entrée à l’usine Potatoe Service de Presqu’Ile, un travail à la chaîne, à enlever les yeux des patates, à empaqueter (189 boîtes de 9 onces à la minute) , de nuit et de fin de semaine, mais ça payait bien. À preuve: elle s’est acheté un char. Une Chevy 2, bleu pâle ! 

Les Corbin, c’est en famille qu’ils se rendaient aux patates. Le père, Roland, était  »jobber » et la mère, Marie-Louise Thibault, cuisinière et, une bonne cuisinière. À Limestone, à Fort Fairfield, à Caribou puis au Nouveau-Brunswick. À Caribou, le propriétaire était Robert Foler, un bon monsieur qui réservait des surprises aux enfants : par exemple il cachait un carton d’orangeades que ceux-ci découvraient par hasard, soi-disant.

« Nous commencions très jeunes à ramasser, j’avais de la misère à enjamber les rangs. On avait des petits paniers exprès pour nous, et une petite section taillée à notre mesure, environ 4 pieds de long. Papa, en plus d’être  »boss », travaillait aussi à ramasser les barils. Quand il voyait nos paniers pleins, vite il sautait du camion et venait nous les vider. Puis il nous donnait 10 à 12 cents le quart. On s’amusait autant qu’on travaillait. »

Quant au logement, comme ils étaient une famille, ils habitaient une maison. La cuisine était la grande pièce et, de mémoire, leur mère y nourrissait de 15 à 20 personnes.

Le plus heureux souvenir de ce temps, c’était les dimanches quand la famille allait aux vues à Caribou voir Elvis ou King Kong. Quel changement avec Rivière-Bleue! Les gens venaient de partout : du Témiscouata, du Kamouraska. Au N.-B. il y avait des gens du coin au travail, mais au Maine, à part le propriétaire et parfois son fils (et alors ceux-ci conduisaient le camion) aucun Américain était avec eux dans les champs.

« Lorsque j’ai eu 15 ans, dit Marcella, nous sommes partis aux tomates en Ontario. Dès la fin des classes. C’était le désherbage en arrivant, puis les concombres, les fruits, les noix, le tabac et, pour finir, les tomates et ceci jusqu’à fin octobre. Là, pour l’école c’était plus difficile. Monsieur le curé ne manquait pas de le signaler à nos parents. D’un autre côté, en anglais, on avait toute une avance ! Surtout, on a appris à se débrouiller, à foncer et cela n’a pas de prix. De plus, en Ontario, on était déclaré et donc on pouvait recevoir du chômage au retour.

Et c’était beaucoup plus facile que les patates, car il faisait chaud ! Les patates, souvent, le matin, elles étaient froides ; il y avait de la gelée dans les champs et les maisons aussi étaient froides. Et puis on était plus vieilles, on retrouvait des amis à chaque saison. Beaucoup de la région y venaient en famille : les Bonenfant, les Plourde, les Laliberté, les Saint-Pierre… Les Québécois étaient recherchés, des  »travaillants fous » : c’était notre réputation.»

A 18 ans Marcella a arrêté, s’est mariée, a eu des enfants et, est retournée aux tomates avec les siens. Les frères, les sœurs ont fait de même. Trois générations à la cueillette. Une affaire de famille ! Jusque dans les années ’90, car alors le gouvernement se mit à donner 25 000$ aux employeurs pour faire venir des étrangers. Du coup les Québécois étaient moins intéressants.

Merci à Émelie, Gérard, Ginette et Marcella. Je suis heureuse d’avoir pu jaser avec vous.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Une saisie de boisson

« J’ai oublié de mentionner la capture émouvante arrivée fin de juillet, de deux vendeurs de boisson : M. X et M. Y.*

Ils s’étaient installés dans un chaland flottant sur la rivière St-François, qui sépare le Canada des États-Unis. Et comme le vaisseau était du côté des États-Unis, ils se croyaient à l’abri, et défiaient tout le monde de les déloger. Pour vendre leur boisson, ils avaient un petit canot attaché à une corde que les personnes tiraient pour le faire avancer. Ayant eu des preuves de ventes sur le territoire canadien, nous organisâmes deux équipes de trois hommes chacune, dont l’une passant par le territoire américain, devait descendre, sur un signal, dans le chaland, pour saisir le gardien, pendant que l’équipe, sur le côté canadien s’avançait dans le canot. Or pour faire venir le canot, il fallait héler l’un des deux vendeurs qui venaient chercher la pratique.

A l’heure indiquée, les hommes étant sur place et embusqués, on cria de venir de notre côté pour venir chercher des acheteurs. Les coupables, qui craignaient toujours une trahison, exigèrent qu’on se nomma. Il y avait parmi nous un habitué, mais converti. Alors, sans hésiter un homme détache le canot et se dirige vers nous. C’est M.Y. Je leur avais dit : saisissez-le quand il débarquera. Sois crainte, sois précipitation, un de nos hommes fit un faux mouvement. M.Y comprit l’embuche ; comme un poisson il se jette à la rivière. Voyant qu’il allait nous échapper, quelqu’un se jette à l’eau et le saisit par une jambe. Il se livre. En même temps, nos hommes qui au signal s’étaient précipités dans le chaland, saisissent non sans résistance, le colosse M.X et lui mettent les menottes. On les dirige vers une maison tout près, où je les reçois pour les conduire dans mon automobile à la prison.

Nous retournames sur les lieux pour y saisir la boisson. Après plus de deux heures de recherches infructueuses, un de nous s’avisa de scruter le fond de la rivière. Au moyen de longues perches, il y a plus de 20 pieds d’eau, on put accrocher des cordages fixés aux branches, et à fleur d’eau qui retenaient des sacs, aussi immergés, remplis de bouteilles.

-Le lendemain, nous descendimes la boisson, les coupables et les témoins à Rivière du Loup pour être jugés. La cour, sur recommandation du curé, eut de la clémence pour le jeune M.Y, seul soutien de sa mère, veuve, opposée à ce genre de vie. -Il déclara avoir été forcé par la violence de consentir à aider ainsi M.X qui voulait payer M.Y avec l’argent reçu en…..( ? ), M.X devant une certaine somme. Le juge lui donna une sévère semonce, lui disant que s’il revenait devant lui pour une offense semblable, il appliquerait la loi dans toute sa rigueur. M.X fut condamné à deux mois de prison.- »

Nous sommes en juillet 1921. Monsieur David Thériault est curé de Rivière-Bleue depuis un an.

Il a pour mission de terminer la construction et la finition de l’église, mais, comme pasteur, sa première mission est de veiller sur ses brebis. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne pratiquait pas la langue de bois quand il s’agissait de sermonner les danseurs, les concubins, les mauvaises filles. Il est très proactif, dirions-nous aujourd’hui, en ce qui concerne la lutte au commerce de boisson, lequel, dans notre village frontière où a élu domicile Alfred Lévesque, bat son plein. Il n’hésite pas à organiser, de concert avec les autorités policières ou avec des concitoyens, des expéditions de saisie, et même, dit-il, d’en assumer les dépenses

Rivière-Bleue est en pleine expansion : on y vient de partout car il y a  »de la gagne ». De 250 habitants en 1911, la population est passée à 1793 en 1921. A ce dernier recensement il y a 1015 hommes pour seulement 778 femmes. Les trottoirs de bois sont là depuis 1917, le téléphone a suivi dans les années ‘20, mais, la nuit, les rues sont noires. Une époque héroïque !

* Nous devons au Curé David Thériault ce texte, extrait des Archives paroissiales, archives qu’il a tenues régulièrement durant son séjour, de 1920 à 1926. Nous l’avons reproduit fidèlement, fautes comprises, sauf pour le nom des deux protagonistes, remplacés par M.X et M.Y.

La prison où il conduit nos deux vendeurs est l’ancienne école-chapelle, non encore démolie.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Monsieur l’Inspecteur

L’inspecteur d’école… qui est-ce ?

Pour les 60 ans et plus, cela évoque sûrement quelque chose ! Qui, de ces années-là, ne se rappelle de la fébrilité qui existait lorsque notre professeur nous annonçait la venue prochaine de  »Monsieur l’Inspecteur » ? Et de la préparation de cette visite qui s’ensuivait ? Il fallait tout faire réviser à nos élèves, car qui sait quelles questions il allait poser.

Certaines maîtresses allaient même jusqu’à faire apprendre par cœur les réponses à des questions préparées à l’avance en choisissant bien ses élèves. Elles espéraient ainsi montrer leur classe sous leur meilleur jour pendant que l’inspecteur regardait les cahiers des écoliers et leur cahier de préparation de classe. Mal leur en prenait, car Monsieur l’inspecteur ne manquait jamais d’aller questionner les plus grands et les plus vieux assis tout au fond de la classe… Dans les écoles de rang, il arrivait que la maîtresse laisse refroidir indûment le local afin que l’inspecteur se rende compte de la parcimonie avec laquelle les commissaires veillaient au bien-être des enfants.
Qui était donc ce personnage à la fois redouté et respecté ? L’ancêtre de notre ministère de l’Éducation créé dans les années ’60 était le Département de l’instruction publique. Celui-ci avait été créé par la loi de 1846 et il instaurait les écoles publiques obligatoires mais non gratuites. Des taxes foncières et un mensuel payé par les élèves en âge de fréquenter pourvoiraient aux dépenses. L’inspecteur d’école fut un fonctionnaire de ce département de 1851 à 1964 chargé de veiller à l’application de cette loi. Il devait avoir 25 ans, être diplômé de l’enseignement et avoir cumulé cinq années d’expérience. C’était un travail régional ; il devait donc se déplacer au moins une fois l’an dans toutes les écoles ouvertes sur son territoire. Sa grande connaissance des programmes scolaires de l’époque ainsi que sa capacité de communication étaient des critères important de son engagement.

L’inspecteur devait fournir au département un rapport détaillé sur toutes les écoles et toutes les classes visitées ; il faisait aussi ses recommandations aux commissaires. Il devait vérifier la salubrité des lieux, surtout dans les écoles de rang. Il s’assurait que le grand livre d’appel soit bien rempli. Le cahier de préparation de classe était aussi à sa disposition. Un examen oral et écrit lui permettait de juger si le programme était bien suivi. Avant de quitter, il écrivait un rapport d’évaluation du professeur, remettait un livre en prix et puis, enfin, il donnait une journée de congé. Ce qui était suivi de nombreux «Merci Monsieur l’Inspecteur !» .

Voilà ! On respirait un peu mieux et surtout on avait hâte de lire ce rapport qu’il avait laissé sur le bureau.

L’inspecteur n’était pas le seul à venir contrôler notre travail. Monsieur le Curé venait vérifier l’enseignement religieux et distribuer de temps à autre les bulletins de fin de mois. Tout le monde se mettait alors sur son trente-six. Au village, les filles endossait la petite robe bleue à col de plastique blanc. «Surtout, n’oubliez pas : la main droite pour recevoir le bulletin » rappelait-on à la dernière minute. Les commissaires avaient aussi droit de visite; mais, de mon temps, cette dernière pratique n’avait plus cours.

À Rivière-Bleue plusieurs inspecteurs ont laissé leur trace ; on se rappellera de Messieurs Allard, Mailhot, Goulet et Gagnon. Des trois derniers, je sais qu’ils ont demeuré dans notre village, dans une maison que tous appelaient  »la maison de Monsieur l’Inspecteur ». Cette maison existe toujours, au 39 rue de la Frontière Ouest.

Le jaseur des rivières
(Chantal Dubé)

N.B. Une recherche effectuée par Alain Gagnon nous révèle que les inspecteurs étaient propriétaires de leur maison. Achetée en 1949 d’Émilien Tanguay par Armand Mailhot (4,500$), elle est revendue par celui-ci à Élisée Goulet en ’53 (6 000$). Elle passe en ’55 d’Élisée Goulet à Robert Gagnon pour le même montant et en 1962 ce dernier la vend à Laurent Massé (6 500$).

La traversée du pont de fer

Ce matin-là à Rivière-Bleue, tout avait si bien commencé… j’avais servi la deuxième messe, celle de 6 heures. On disait la deuxième mais c’était chronologiquement la première, faut croire que par ordre d’importance c’était la deuxième ! Pas d’orgue, juste le père Samson qui chantait son meilleur grégorien a capella. Comme c’était le  »vieux curé » April qui officiait, pas de 10 cents non plus pour acheter cinq cigarettes chez Sylvio Cassistat. Tant pis ! Dès les soutanes enlevées, Jean-Maurice, mon acolyte, s’en va déjeuner chez une tante dans la rue de la  »Station » et je me dépêche d’aller manger mes  »toasts » car ce samedi 25 mars 1950, il y a de l’action au programme.

Serge, mon frère, a déjà pris son déjeuner et m’attend. Pendant que je mets deux tranches de pain à griller sur le rond du poêle, il ira chercher Marcel dans la  »rue des Couches » et me rejoindra chez Smith au bureau de poste. De là, en route vers la gare et ensuite on emprunte la voie ferrée direction le pont de Fer !

Quatre jeunes de 8 à 11 ans en quête de sensations fortes vont franchir aujourd’hui le monstre métallique, cette structure qui n’offre aucune protection aux téméraires qui s’y engagent. Si à mi-chemin, sur le pont, vous entendez un train, peut-être vaut-il mieux sauter dans les eaux tumultueuses de la rivière Bleue qui coule à des centaines de pieds en dessous plutôt que de risquer d’être ébouillanté par la vapeur projetée par la locomotive ou pire encore d’être happé par un wagon et déchiqueté sous les roues! Voilà ce que l’on entendait dans la cour de récréation du collège et c’est probablement ce discours qui a réveillé chez nous le sentiment de bravoure qui y sommeillait et qui nous a incités à nous prendre pour les quatre mousquetaires ! Il fait une matinée magnifique, tout ensoleillée, et en marchant sur le sentier qui longe la voie ferrée on peut entendre fondre la neige, signe de printemps et de sirop d’érable. Smith et moi élaborons déjà sur la stratégie à adopter pendant que les deux plus jeunes trottent tantôt derrière, tantôt devant, en toute confiance sur la fiabilité de notre plan et la réussite de l’expédition !

Bien sûr que nous devrons nous assurer qu’aucun train ne pourra nous surprendre à mi-chemin sur le pont. Pour ce faire, on mettra l’oreille sur les rails assez souvent pour être en mesure de connaître la distance du convoi, à défaut d’entendre son sifflet. Comme nous aurons préalablement effectué quelques tentatives de traversée pour évaluer notre vitesse sur le pont en rapport avec la distance à franchir, bien malin le  »freight » qui nous obligera à faire le saut !
À deviser ainsi, le temps s’envole. Après être passés près de la voie d’évitement où sont habituellement chargés les animaux, sans que personne de la  »gang  » de la  »rue du notaire Langlais » dont c’est le terrain de jeu du samedi n’ait été aperçu, nous voici rendus à proximité de l’objectif !

Un peu surpris mais sans trop le laisser voir pour ne pas diminuer la valeur de notre effort, nous réalisons tout de même que le risque n’est peut-être pas aussi grand qu’on nous l’avait présenté. Le pont est impressionnant sans être horrifiant. La distance entre les deux extrémités n’est pas à perte de vue et nous pouvons apercevoir près du centre, un ajout de bois sur un côté, ou serait-ce plutôt une planche de salut, qui procurerait un espace restreint mais suffisant pour regarder passer un train en cas de surprise ! Seule la crainte de la vapeur projetée par la locomotive roulant à quelques pieds de nous fera que l’on sera toujours un peu pressés de ne pas s’y arrêter et de franchir l’obstacle le plus rapidement possible !

Les dernières consignes de sécurité transmises au groupe, un mot d’encouragement, une fois encore l’oreille sur les rails pour déceler le moindre son, un coup d’œil vers la rivière tout en bas et sans plus d’hésitation on s’engage en file indienne sur le pont ! Nous prenons bien soin de rester entre les rails, l’écartement des traverses est un peu large à notre goût, mais il y a toujours les poutres métalliques qui soutiennent le pont qui nous sécurisent. À moins d’y être obligés, nous n’approcherons pas du bord non plus, par crainte de l’attirance de l’abîme !

Refoulant nos peurs et ravalant notre salive sans prononcer une parole pour ne pas masquer un bruit indésirable, nous avançons traverse par traverse. Rendus à mi-pont, nous sommes heureux de constater que le vertige ne nous a pas étourdis et nous pouvons voir que la rivière qui coule en dessous est encore gelée en partie ! La prudence est toujours de mise et bien qu’attentifs au moindre bruit de roulement, notre progression est constante et la rive se rapproche. Le panorama doit être digne d’une photo mais notre regard est surtout vers le bas, rivé sur les traverses pour éviter de trébucher et de rester un pied coincé, ce qui aurait été carrément désastreux ! Finalement, sains et saufs, sans mauvaise rencontre, nous débarquons sur l’autre bord, fiers de ce que nous avons accompli et nous promettant de pavoiser dans la cour du collège lundi !

Pour fêter notre exploit et aussi pour étancher notre soif, nous mangeons de la neige à pleines mitaines et prenons quelques glissades sur les fesses dans la pente abrupte qui descend jusqu’à la rivière. Au terme d’une glissade, nous pouvons apprécier de notre site la traversée d’un convoi d’une cinquantaine de wagons juste au dessus de nos têtes et entendre vibrer les poutres de métal. Quel beau spectacle vu de l’extérieur !

Comme la neige était fondante et nos habits d’hiver pas très imperméables nous étions trempés comme des lavettes après une couple de remontées. Est-ce la crainte de retraverser le pont ou le goût de poursuivre notre périple qui fit que l’on continua sur la voie ferrée jusqu’au moulin de Pierre Landry ? Je n’en ai pas encore la réponse encore aujourd’hui ! Nous aurions pu prendre la route en direction du village une fois rendus à la traverse à niveau de la ferme Beaulieu. Nous avons plutôt décidé de continuer, ce fut sûrement notre erreur. Le moulin était beaucoup plus loin qu’on ne s’y attendait de sorte qu’après une marche épuisante, nous y fûmes enfin, fourbus, mouillés, affamés, assoiffés au milieu de l’après-midi !

Le père de Marcel et le nôtre (celui de Serge et moi puisque Smith était orphelin de père) travaillaient au moulin, nous n’étions donc pas totalement inconnus. Nous avons pu visiter les installations et regarder avec beaucoup d’intérêt la grande scie à couper de longs billots et les transformer en beaux madriers prêts à être empilés, avant d’être plus tard chargés dans les wagons et expédiés. C’est probablement en surveillant les différentes étapes de transformation que le petit vent frais de la fin de mars nous a transis dans nos habits mouillés.

Monsieur Côté, le comptable de l’entreprise à cette époque, était venu remettre la paie aux travailleurs. Il décida à notre grand bonheur de nous ramener chez nous en automobile, ce qui terminait de belle façon une journée exténuante ! La fatigue, la faim et la soif nous ont vite fait oublier les sanctions possibles et c’est avec grande hâte que nous avons franchi le seuil du domicile ! La réception n’a pas été à la hauteur de l’exploit !

Disons simplement que la journée avait mieux commencé qu’elle ne s’est terminée ! Après une brève présence à la table pour le souper, ce fut la chambre très rapidement ! Quand même curieux que les parents aient manifesté plus de déplaisir que d’enthousiasme au récit de notre aventure !

Trois jours plus tard, une pneumonie me terrassait pour trois mois. Serge souffrit d’une bronchite, Marcel d’une inflammation pulmonaire ! Seul Smith s’en sortit sans séquelle ! La traversée a pris son dû mais les petits enfants, plus que les parents, raffolent des histoires vécues !

Le jaseur des rivières
(Michel Montgrain)

N.B. Ce récit est emprunté au Recueil de nouvelles, Bibliothèque Jacques-Langlais, 2007