L’inspecteur d’école… qui est-ce ?

Pour les 60 ans et plus, cela évoque sûrement quelque chose ! Qui, de ces années-là, ne se rappelle de la fébrilité qui existait lorsque notre professeur nous annonçait la venue prochaine de  »Monsieur l’Inspecteur » ? Et de la préparation de cette visite qui s’ensuivait ? Il fallait tout faire réviser à nos élèves, car qui sait quelles questions il allait poser.

Certaines maîtresses allaient même jusqu’à faire apprendre par cœur les réponses à des questions préparées à l’avance en choisissant bien ses élèves. Elles espéraient ainsi montrer leur classe sous leur meilleur jour pendant que l’inspecteur regardait les cahiers des écoliers et leur cahier de préparation de classe. Mal leur en prenait, car Monsieur l’inspecteur ne manquait jamais d’aller questionner les plus grands et les plus vieux assis tout au fond de la classe… Dans les écoles de rang, il arrivait que la maîtresse laisse refroidir indûment le local afin que l’inspecteur se rende compte de la parcimonie avec laquelle les commissaires veillaient au bien-être des enfants.
Qui était donc ce personnage à la fois redouté et respecté ? L’ancêtre de notre ministère de l’Éducation créé dans les années ’60 était le Département de l’instruction publique. Celui-ci avait été créé par la loi de 1846 et il instaurait les écoles publiques obligatoires mais non gratuites. Des taxes foncières et un mensuel payé par les élèves en âge de fréquenter pourvoiraient aux dépenses. L’inspecteur d’école fut un fonctionnaire de ce département de 1851 à 1964 chargé de veiller à l’application de cette loi. Il devait avoir 25 ans, être diplômé de l’enseignement et avoir cumulé cinq années d’expérience. C’était un travail régional ; il devait donc se déplacer au moins une fois l’an dans toutes les écoles ouvertes sur son territoire. Sa grande connaissance des programmes scolaires de l’époque ainsi que sa capacité de communication étaient des critères important de son engagement.

L’inspecteur devait fournir au département un rapport détaillé sur toutes les écoles et toutes les classes visitées ; il faisait aussi ses recommandations aux commissaires. Il devait vérifier la salubrité des lieux, surtout dans les écoles de rang. Il s’assurait que le grand livre d’appel soit bien rempli. Le cahier de préparation de classe était aussi à sa disposition. Un examen oral et écrit lui permettait de juger si le programme était bien suivi. Avant de quitter, il écrivait un rapport d’évaluation du professeur, remettait un livre en prix et puis, enfin, il donnait une journée de congé. Ce qui était suivi de nombreux «Merci Monsieur l’Inspecteur !» .

Voilà ! On respirait un peu mieux et surtout on avait hâte de lire ce rapport qu’il avait laissé sur le bureau.

L’inspecteur n’était pas le seul à venir contrôler notre travail. Monsieur le Curé venait vérifier l’enseignement religieux et distribuer de temps à autre les bulletins de fin de mois. Tout le monde se mettait alors sur son trente-six. Au village, les filles endossait la petite robe bleue à col de plastique blanc. «Surtout, n’oubliez pas : la main droite pour recevoir le bulletin » rappelait-on à la dernière minute. Les commissaires avaient aussi droit de visite; mais, de mon temps, cette dernière pratique n’avait plus cours.

À Rivière-Bleue plusieurs inspecteurs ont laissé leur trace ; on se rappellera de Messieurs Allard, Mailhot, Goulet et Gagnon. Des trois derniers, je sais qu’ils ont demeuré dans notre village, dans une maison que tous appelaient  »la maison de Monsieur l’Inspecteur ». Cette maison existe toujours, au 39 rue de la Frontière Ouest.

Le jaseur des rivières
(Chantal Dubé)

N.B. Une recherche effectuée par Alain Gagnon nous révèle que les inspecteurs étaient propriétaires de leur maison. Achetée en 1949 d’Émilien Tanguay par Armand Mailhot (4,500$), elle est revendue par celui-ci à Élisée Goulet en ’53 (6 000$). Elle passe en ’55 d’Élisée Goulet à Robert Gagnon pour le même montant et en 1962 ce dernier la vend à Laurent Massé (6 500$).