Ce matin-là à Rivière-Bleue, tout avait si bien commencé… j’avais servi la deuxième messe, celle de 6 heures. On disait la deuxième mais c’était chronologiquement la première, faut croire que par ordre d’importance c’était la deuxième ! Pas d’orgue, juste le père Samson qui chantait son meilleur grégorien a capella. Comme c’était le  »vieux curé » April qui officiait, pas de 10 cents non plus pour acheter cinq cigarettes chez Sylvio Cassistat. Tant pis ! Dès les soutanes enlevées, Jean-Maurice, mon acolyte, s’en va déjeuner chez une tante dans la rue de la  »Station » et je me dépêche d’aller manger mes  »toasts » car ce samedi 25 mars 1950, il y a de l’action au programme.

Serge, mon frère, a déjà pris son déjeuner et m’attend. Pendant que je mets deux tranches de pain à griller sur le rond du poêle, il ira chercher Marcel dans la  »rue des Couches » et me rejoindra chez Smith au bureau de poste. De là, en route vers la gare et ensuite on emprunte la voie ferrée direction le pont de Fer !

Quatre jeunes de 8 à 11 ans en quête de sensations fortes vont franchir aujourd’hui le monstre métallique, cette structure qui n’offre aucune protection aux téméraires qui s’y engagent. Si à mi-chemin, sur le pont, vous entendez un train, peut-être vaut-il mieux sauter dans les eaux tumultueuses de la rivière Bleue qui coule à des centaines de pieds en dessous plutôt que de risquer d’être ébouillanté par la vapeur projetée par la locomotive ou pire encore d’être happé par un wagon et déchiqueté sous les roues! Voilà ce que l’on entendait dans la cour de récréation du collège et c’est probablement ce discours qui a réveillé chez nous le sentiment de bravoure qui y sommeillait et qui nous a incités à nous prendre pour les quatre mousquetaires ! Il fait une matinée magnifique, tout ensoleillée, et en marchant sur le sentier qui longe la voie ferrée on peut entendre fondre la neige, signe de printemps et de sirop d’érable. Smith et moi élaborons déjà sur la stratégie à adopter pendant que les deux plus jeunes trottent tantôt derrière, tantôt devant, en toute confiance sur la fiabilité de notre plan et la réussite de l’expédition !

Bien sûr que nous devrons nous assurer qu’aucun train ne pourra nous surprendre à mi-chemin sur le pont. Pour ce faire, on mettra l’oreille sur les rails assez souvent pour être en mesure de connaître la distance du convoi, à défaut d’entendre son sifflet. Comme nous aurons préalablement effectué quelques tentatives de traversée pour évaluer notre vitesse sur le pont en rapport avec la distance à franchir, bien malin le  »freight » qui nous obligera à faire le saut !
À deviser ainsi, le temps s’envole. Après être passés près de la voie d’évitement où sont habituellement chargés les animaux, sans que personne de la  »gang  » de la  »rue du notaire Langlais » dont c’est le terrain de jeu du samedi n’ait été aperçu, nous voici rendus à proximité de l’objectif !

Un peu surpris mais sans trop le laisser voir pour ne pas diminuer la valeur de notre effort, nous réalisons tout de même que le risque n’est peut-être pas aussi grand qu’on nous l’avait présenté. Le pont est impressionnant sans être horrifiant. La distance entre les deux extrémités n’est pas à perte de vue et nous pouvons apercevoir près du centre, un ajout de bois sur un côté, ou serait-ce plutôt une planche de salut, qui procurerait un espace restreint mais suffisant pour regarder passer un train en cas de surprise ! Seule la crainte de la vapeur projetée par la locomotive roulant à quelques pieds de nous fera que l’on sera toujours un peu pressés de ne pas s’y arrêter et de franchir l’obstacle le plus rapidement possible !

Les dernières consignes de sécurité transmises au groupe, un mot d’encouragement, une fois encore l’oreille sur les rails pour déceler le moindre son, un coup d’œil vers la rivière tout en bas et sans plus d’hésitation on s’engage en file indienne sur le pont ! Nous prenons bien soin de rester entre les rails, l’écartement des traverses est un peu large à notre goût, mais il y a toujours les poutres métalliques qui soutiennent le pont qui nous sécurisent. À moins d’y être obligés, nous n’approcherons pas du bord non plus, par crainte de l’attirance de l’abîme !

Refoulant nos peurs et ravalant notre salive sans prononcer une parole pour ne pas masquer un bruit indésirable, nous avançons traverse par traverse. Rendus à mi-pont, nous sommes heureux de constater que le vertige ne nous a pas étourdis et nous pouvons voir que la rivière qui coule en dessous est encore gelée en partie ! La prudence est toujours de mise et bien qu’attentifs au moindre bruit de roulement, notre progression est constante et la rive se rapproche. Le panorama doit être digne d’une photo mais notre regard est surtout vers le bas, rivé sur les traverses pour éviter de trébucher et de rester un pied coincé, ce qui aurait été carrément désastreux ! Finalement, sains et saufs, sans mauvaise rencontre, nous débarquons sur l’autre bord, fiers de ce que nous avons accompli et nous promettant de pavoiser dans la cour du collège lundi !

Pour fêter notre exploit et aussi pour étancher notre soif, nous mangeons de la neige à pleines mitaines et prenons quelques glissades sur les fesses dans la pente abrupte qui descend jusqu’à la rivière. Au terme d’une glissade, nous pouvons apprécier de notre site la traversée d’un convoi d’une cinquantaine de wagons juste au dessus de nos têtes et entendre vibrer les poutres de métal. Quel beau spectacle vu de l’extérieur !

Comme la neige était fondante et nos habits d’hiver pas très imperméables nous étions trempés comme des lavettes après une couple de remontées. Est-ce la crainte de retraverser le pont ou le goût de poursuivre notre périple qui fit que l’on continua sur la voie ferrée jusqu’au moulin de Pierre Landry ? Je n’en ai pas encore la réponse encore aujourd’hui ! Nous aurions pu prendre la route en direction du village une fois rendus à la traverse à niveau de la ferme Beaulieu. Nous avons plutôt décidé de continuer, ce fut sûrement notre erreur. Le moulin était beaucoup plus loin qu’on ne s’y attendait de sorte qu’après une marche épuisante, nous y fûmes enfin, fourbus, mouillés, affamés, assoiffés au milieu de l’après-midi !

Le père de Marcel et le nôtre (celui de Serge et moi puisque Smith était orphelin de père) travaillaient au moulin, nous n’étions donc pas totalement inconnus. Nous avons pu visiter les installations et regarder avec beaucoup d’intérêt la grande scie à couper de longs billots et les transformer en beaux madriers prêts à être empilés, avant d’être plus tard chargés dans les wagons et expédiés. C’est probablement en surveillant les différentes étapes de transformation que le petit vent frais de la fin de mars nous a transis dans nos habits mouillés.

Monsieur Côté, le comptable de l’entreprise à cette époque, était venu remettre la paie aux travailleurs. Il décida à notre grand bonheur de nous ramener chez nous en automobile, ce qui terminait de belle façon une journée exténuante ! La fatigue, la faim et la soif nous ont vite fait oublier les sanctions possibles et c’est avec grande hâte que nous avons franchi le seuil du domicile ! La réception n’a pas été à la hauteur de l’exploit !

Disons simplement que la journée avait mieux commencé qu’elle ne s’est terminée ! Après une brève présence à la table pour le souper, ce fut la chambre très rapidement ! Quand même curieux que les parents aient manifesté plus de déplaisir que d’enthousiasme au récit de notre aventure !

Trois jours plus tard, une pneumonie me terrassait pour trois mois. Serge souffrit d’une bronchite, Marcel d’une inflammation pulmonaire ! Seul Smith s’en sortit sans séquelle ! La traversée a pris son dû mais les petits enfants, plus que les parents, raffolent des histoires vécues !

Le jaseur des rivières
(Michel Montgrain)

N.B. Ce récit est emprunté au Recueil de nouvelles, Bibliothèque Jacques-Langlais, 2007