« J’ai oublié de mentionner la capture émouvante arrivée fin de juillet, de deux vendeurs de boisson : M. X et M. Y.*

Ils s’étaient installés dans un chaland flottant sur la rivière St-François, qui sépare le Canada des États-Unis. Et comme le vaisseau était du côté des États-Unis, ils se croyaient à l’abri, et défiaient tout le monde de les déloger. Pour vendre leur boisson, ils avaient un petit canot attaché à une corde que les personnes tiraient pour le faire avancer. Ayant eu des preuves de ventes sur le territoire canadien, nous organisâmes deux équipes de trois hommes chacune, dont l’une passant par le territoire américain, devait descendre, sur un signal, dans le chaland, pour saisir le gardien, pendant que l’équipe, sur le côté canadien s’avançait dans le canot. Or pour faire venir le canot, il fallait héler l’un des deux vendeurs qui venaient chercher la pratique.

A l’heure indiquée, les hommes étant sur place et embusqués, on cria de venir de notre côté pour venir chercher des acheteurs. Les coupables, qui craignaient toujours une trahison, exigèrent qu’on se nomma. Il y avait parmi nous un habitué, mais converti. Alors, sans hésiter un homme détache le canot et se dirige vers nous. C’est M.Y. Je leur avais dit : saisissez-le quand il débarquera. Sois crainte, sois précipitation, un de nos hommes fit un faux mouvement. M.Y comprit l’embuche ; comme un poisson il se jette à la rivière. Voyant qu’il allait nous échapper, quelqu’un se jette à l’eau et le saisit par une jambe. Il se livre. En même temps, nos hommes qui au signal s’étaient précipités dans le chaland, saisissent non sans résistance, le colosse M.X et lui mettent les menottes. On les dirige vers une maison tout près, où je les reçois pour les conduire dans mon automobile à la prison.

Nous retournames sur les lieux pour y saisir la boisson. Après plus de deux heures de recherches infructueuses, un de nous s’avisa de scruter le fond de la rivière. Au moyen de longues perches, il y a plus de 20 pieds d’eau, on put accrocher des cordages fixés aux branches, et à fleur d’eau qui retenaient des sacs, aussi immergés, remplis de bouteilles.

-Le lendemain, nous descendimes la boisson, les coupables et les témoins à Rivière du Loup pour être jugés. La cour, sur recommandation du curé, eut de la clémence pour le jeune M.Y, seul soutien de sa mère, veuve, opposée à ce genre de vie. -Il déclara avoir été forcé par la violence de consentir à aider ainsi M.X qui voulait payer M.Y avec l’argent reçu en…..( ? ), M.X devant une certaine somme. Le juge lui donna une sévère semonce, lui disant que s’il revenait devant lui pour une offense semblable, il appliquerait la loi dans toute sa rigueur. M.X fut condamné à deux mois de prison.- »

Nous sommes en juillet 1921. Monsieur David Thériault est curé de Rivière-Bleue depuis un an.

Il a pour mission de terminer la construction et la finition de l’église, mais, comme pasteur, sa première mission est de veiller sur ses brebis. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne pratiquait pas la langue de bois quand il s’agissait de sermonner les danseurs, les concubins, les mauvaises filles. Il est très proactif, dirions-nous aujourd’hui, en ce qui concerne la lutte au commerce de boisson, lequel, dans notre village frontière où a élu domicile Alfred Lévesque, bat son plein. Il n’hésite pas à organiser, de concert avec les autorités policières ou avec des concitoyens, des expéditions de saisie, et même, dit-il, d’en assumer les dépenses

Rivière-Bleue est en pleine expansion : on y vient de partout car il y a  »de la gagne ». De 250 habitants en 1911, la population est passée à 1793 en 1921. A ce dernier recensement il y a 1015 hommes pour seulement 778 femmes. Les trottoirs de bois sont là depuis 1917, le téléphone a suivi dans les années ‘20, mais, la nuit, les rues sont noires. Une époque héroïque !

* Nous devons au Curé David Thériault ce texte, extrait des Archives paroissiales, archives qu’il a tenues régulièrement durant son séjour, de 1920 à 1926. Nous l’avons reproduit fidèlement, fautes comprises, sauf pour le nom des deux protagonistes, remplacés par M.X et M.Y.

La prison où il conduit nos deux vendeurs est l’ancienne école-chapelle, non encore démolie.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)