Les patates
Il y a ces oiseaux de neige qui s’en vont chaque automne vers d’autres soleils. Il y eut un temps une autre migration bien particulière, tous ces gens qui prenaient la route du sud, vers le Maine et le Nouveau-Brunswick… au temps du ramassage des patates. Ce qu’il fallait alors pour aller aux États, ce n’était pas le passeport, mais une »passe » et pour celle-ci il fallait avoir l’âge et le baptistère en preuve. Je me suis laissé dire que les curés n’étaient pas regardant sur l’année de naissance… Ils savaient la nécessité de travailler. J’ai rencontré quelques uns de ces migrants et ils ont bien voulu me raconter.
En ’48, Jean-Marie et Émelie partaient pour Marshill, Me. Ils étaient »jobbers » pour M. York et le sont demeurés pendant 15 ans, avec pratiquement la même équipe. Ti-Jean était »boss » dans le champ et Meley cuisinait : une tablée de 30 à 35 hommes. L’équipe se rendait d’abord à Sainte-Rose-du-Dégelis pour obtenir le permis de travail aux États. Monsieur York les y rencontrait. Monsieur York faisait son petit discours en anglais, puis il avait coutume de dire, à la fin : «Grosse église, bon monde » . C’étaient bien les seuls mots de français qu’il connaissait.
Nourris, logés, une paire de gants par jour et 17 cents du quart de patates. «C’était du bacon ! » , de me dire Émelie. Surtout si on était un bon »ramasseux ». Samuel Bélanger faisait facilement son 110 quarts par jour, parfois 124. Irène Morneau remplissait parfois son 100 quarts, et le soir elle avait encore assez d’énergie pour tricoter. Elle s’amenait, chaque saison, avec une poche de laine et tout y passait !
Aller aux patates, c’était couru. Fred, le frère de Jean, fonctionnaire à Montréal, prenait son congé à cette époque. «Je m’en vais au Mexique !» qu’il disait. Le douanier Chénard d’Estcourt faisait de même.
Leur équipe était bien logée, dans un baraquement. Que des hommes, pas de jeunes, pas de femmes, sauf la cuisinière. Ce n’était pas le cas de tous : certains passaient la saison à dormir dans leur char, d’autres dormaient sur un tas de paille.
Et leurs enfants ? Grand-maman Pelletier les gardait. Bien sûr !
En 63, Monsieur York fermait son exploitation. Ce fut la fin de l’aventure des patates pour Jean et Émelie… et le début d’une autre, celle des barrages en Ontario.
En 1950, Gérard avait 16 ans et l’âge d’obtenir un permis de travail aux États. Il part donc à la cueillette des patates. Il part avec Pit Perrault, qu’il a connu au moulin Landry. L’hiver Gérard travaillait au moulin, l’été à la ferme, et maintenant, à l’automne, ce sera aux patates. Pas d’assurance chômage à cette époque ! Il faut assurer.
C’est à Estcourt que la »gang » de Gérard va prendre son permis pour se rendre à Fort Fairfield, de l’autre bord de Caribou. Leur propriétaire possédait 4 terres en plantation. Comme tous, ils étaient logés et nourris. Logés dans le haut d’un garage, au-dessus des tracteurs, un lit de fer et un matelas pas plus épais qu’il ne faut. Quant au réveille-matin, ce sont les tracteurs qui les réveillent. À 6 heures tout le monde est aux champs.
Son premier »boss » a été Peter St-Onge ; les »boss », les patrons les choisissaient bilingues, car eux ne parlaient qu’anglais. Le matin, le »boss » plaçait des perches pour déterminer la section où chacun devait ramasser; la section était plus ou moins longue selon la capacité du ramasseur. 15 à 16 ramasseux par arracheuse. 16 cents le quart (3 minots), c’était sa paie. Un bon travailleur faisait ses 100 quarts, une journée de 16$. Américains ! avec un change de 6 % environ. Gérard, lui, a déjà fait 134 quarts. «On était orgueilleux, dit-il. On regardait pas passer les avions.»
Travailler pour si peu, penserez-vous. «Je vous fais une comparaison, dit-il. Chez Landry, j’avais 2$ par jour au moulin, et chez Simard, quand j’ai eu mes 20 ans, c’était 6$. Alors…Vous comprenez ? Puis on était fier de revenir avec autant d’argent et le remettre à la mère.»
Avec quelques piastres en moins, car, les jours de pluie, que faire ? Un petit tour à Caribou, une petite bière ! En tout bien, tout honneur !
En 1961, Ginette partait pour Fort Fairfield au Maine avec Wilfrid Thériault et Madame. L’année précédente elle était au N.-B., car elle n’avait pas encore l’âge d’obtenir une »passe ».
20 cents du quart la première année, 22 cents la deuxième. « Moi qui ai lavé murs et planchers à la gare du temps de monsieur Lemieux pour 10 cents de l’heure, avec toute la poussière de charbon…» Le »digger » ouvrait deux rangs à la fois. « J’avançais à 4 pattes en roulant le panier, un panier avec un anse qu’on vidait soi-même; 4 paniers remplissait le baril. On recevait des »tickets » avec son numéro pour mettre sur ses barils. Dans une journée je ramassais de 80 à 90 quarts, mais, dans la Russet, jusqu’à 115.» Le matin à 5 h 30 – 6 h, il fallait être au champ. Après un bon déjeuner de beans, œufs et tartes. On revenait au camp pour dîner, puis on reprenait le travail jusqu’à 6 h. «Le soir j’avais tellement mal aux reins, à croire que je pourrais pas me lever le lendemain.»
À Ginette, j’ai osé demander les conditions de logement. Pour son groupe c’était dans un de ces camps à patates, la cuisine au rez-de-chaussée, le dortoir en sous-sol. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes; celles-ci avaient un peu plus d’intimité car elles étaient séparées les unes des autres par des cartons. Pour le reste : un lit, le »suit case » en guise d’armoire et une bassine pour se laver. Après trois semaines de ce régime, pas besoin de vous dire qu’arrivée à la maison, c’était le grand décrassage. Et pour ce qui est des commodités d’aisances, autant ne pas en parler. Le soir, les jours de pluie, la fin de semaine ? «On s’était apporté des disques, on dansait, on s’amusait ! »
Deux ans de ce régime, Ginette a changé de travail. Elle a obtenu un visa, puis après quelque temps à travailler comme servante dans un hôtel, elle est entrée à l’usine Potatoe Service de Presqu’Ile, un travail à la chaîne, à enlever les yeux des patates, à empaqueter (189 boîtes de 9 onces à la minute) , de nuit et de fin de semaine, mais ça payait bien. À preuve: elle s’est acheté un char. Une Chevy 2, bleu pâle !
Les Corbin, c’est en famille qu’ils se rendaient aux patates. Le père, Roland, était »jobber » et la mère, Marie-Louise Thibault, cuisinière et, une bonne cuisinière. À Limestone, à Fort Fairfield, à Caribou puis au Nouveau-Brunswick. À Caribou, le propriétaire était Robert Foler, un bon monsieur qui réservait des surprises aux enfants : par exemple il cachait un carton d’orangeades que ceux-ci découvraient par hasard, soi-disant.
« Nous commencions très jeunes à ramasser, j’avais de la misère à enjamber les rangs. On avait des petits paniers exprès pour nous, et une petite section taillée à notre mesure, environ 4 pieds de long. Papa, en plus d’être »boss », travaillait aussi à ramasser les barils. Quand il voyait nos paniers pleins, vite il sautait du camion et venait nous les vider. Puis il nous donnait 10 à 12 cents le quart. On s’amusait autant qu’on travaillait. »
Quant au logement, comme ils étaient une famille, ils habitaient une maison. La cuisine était la grande pièce et, de mémoire, leur mère y nourrissait de 15 à 20 personnes.
Le plus heureux souvenir de ce temps, c’était les dimanches quand la famille allait aux vues à Caribou voir Elvis ou King Kong. Quel changement avec Rivière-Bleue! Les gens venaient de partout : du Témiscouata, du Kamouraska. Au N.-B. il y avait des gens du coin au travail, mais au Maine, à part le propriétaire et parfois son fils (et alors ceux-ci conduisaient le camion) aucun Américain était avec eux dans les champs.
« Lorsque j’ai eu 15 ans, dit Marcella, nous sommes partis aux tomates en Ontario. Dès la fin des classes. C’était le désherbage en arrivant, puis les concombres, les fruits, les noix, le tabac et, pour finir, les tomates et ceci jusqu’à fin octobre. Là, pour l’école c’était plus difficile. Monsieur le curé ne manquait pas de le signaler à nos parents. D’un autre côté, en anglais, on avait toute une avance ! Surtout, on a appris à se débrouiller, à foncer et cela n’a pas de prix. De plus, en Ontario, on était déclaré et donc on pouvait recevoir du chômage au retour.
Et c’était beaucoup plus facile que les patates, car il faisait chaud ! Les patates, souvent, le matin, elles étaient froides ; il y avait de la gelée dans les champs et les maisons aussi étaient froides. Et puis on était plus vieilles, on retrouvait des amis à chaque saison. Beaucoup de la région y venaient en famille : les Bonenfant, les Plourde, les Laliberté, les Saint-Pierre… Les Québécois étaient recherchés, des »travaillants fous » : c’était notre réputation.»
A 18 ans Marcella a arrêté, s’est mariée, a eu des enfants et, est retournée aux tomates avec les siens. Les frères, les sœurs ont fait de même. Trois générations à la cueillette. Une affaire de famille ! Jusque dans les années ’90, car alors le gouvernement se mit à donner 25 000$ aux employeurs pour faire venir des étrangers. Du coup les Québécois étaient moins intéressants.
Merci à Émelie, Gérard, Ginette et Marcella. Je suis heureuse d’avoir pu jaser avec vous.
Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)