Les patates

Il y a ces oiseaux de neige qui s’en vont chaque automne vers d’autres soleils. Il y eut un temps une autre migration bien particulière, tous ces gens qui prenaient la route du sud, vers le Maine et le Nouveau-Brunswick… au temps du ramassage des patates. Ce qu’il fallait alors pour aller aux États, ce n’était pas le passeport, mais une  »passe » et pour celle-ci il fallait avoir l’âge et le baptistère en preuve. Je me suis laissé dire que les curés n’étaient pas regardant sur l’année de naissance… Ils savaient la nécessité de travailler. J’ai rencontré quelques uns de ces migrants et ils ont bien voulu me raconter.

En ’48, Jean-Marie et Émelie partaient pour Marshill, Me. Ils étaient  »jobbers » pour M. York et le sont demeurés pendant 15 ans, avec pratiquement la même équipe. Ti-Jean était  »boss » dans le champ et Meley cuisinait : une tablée de 30 à 35 hommes. L’équipe se rendait d’abord à Sainte-Rose-du-Dégelis pour obtenir le permis de travail aux États. Monsieur York les y rencontrait. Monsieur York faisait son petit discours en anglais, puis il avait coutume de dire, à la fin : «Grosse église, bon monde » . C’étaient bien les seuls mots de français qu’il connaissait.

Nourris, logés, une paire de gants par jour et 17 cents du quart de patates. «C’était du bacon ! » , de me dire Émelie. Surtout si on était un bon  »ramasseux ». Samuel Bélanger faisait facilement son 110 quarts par jour, parfois 124. Irène Morneau remplissait parfois son 100 quarts, et le soir elle avait encore assez d’énergie pour tricoter. Elle s’amenait, chaque saison, avec une poche de laine et tout y passait !

Aller aux patates, c’était couru. Fred, le frère de Jean, fonctionnaire à Montréal, prenait son congé à cette époque. «Je m’en vais au Mexique !» qu’il disait. Le douanier Chénard d’Estcourt faisait de même.

Leur équipe était bien logée, dans un baraquement. Que des hommes, pas de jeunes, pas de femmes, sauf la cuisinière. Ce n’était pas le cas de tous : certains passaient la saison à dormir dans leur char, d’autres dormaient sur un tas de paille.

Et leurs enfants ? Grand-maman Pelletier les gardait. Bien sûr !

En 63, Monsieur York fermait son exploitation. Ce fut la fin de l’aventure des patates pour Jean et Émelie… et le début d’une autre, celle des barrages en Ontario.

En 1950, Gérard avait 16 ans et l’âge d’obtenir un permis de travail aux États. Il part donc à la cueillette des patates. Il part avec Pit Perrault, qu’il a connu au moulin Landry. L’hiver Gérard travaillait au moulin, l’été à la ferme, et maintenant, à l’automne, ce sera aux patates. Pas d’assurance chômage à cette époque ! Il faut assurer.

C’est à Estcourt que la  »gang » de Gérard va prendre son permis pour se rendre à Fort Fairfield, de l’autre bord de Caribou. Leur propriétaire possédait 4 terres en plantation. Comme tous, ils étaient logés et nourris. Logés dans le haut d’un garage, au-dessus des tracteurs, un lit de fer et un matelas pas plus épais qu’il ne faut. Quant au réveille-matin, ce sont les tracteurs qui les réveillent. À 6 heures tout le monde est aux champs.

Son premier  »boss » a été Peter St-Onge ; les  »boss », les patrons les choisissaient bilingues, car eux ne parlaient qu’anglais. Le matin, le  »boss » plaçait des perches pour déterminer la section où chacun devait ramasser; la section était plus ou moins longue selon la capacité du ramasseur. 15 à 16 ramasseux par arracheuse. 16 cents le quart (3 minots), c’était sa paie. Un bon travailleur faisait ses 100 quarts, une journée de 16$. Américains ! avec un change de 6 % environ. Gérard, lui, a déjà fait 134 quarts. «On était orgueilleux, dit-il. On regardait pas passer les avions.»

Travailler pour si peu, penserez-vous. «Je vous fais une comparaison, dit-il. Chez Landry, j’avais 2$ par jour au moulin, et chez Simard, quand j’ai eu mes 20 ans, c’était 6$. Alors…Vous comprenez ? Puis on était fier de revenir avec autant d’argent et le remettre à la mère.»

Avec quelques piastres en moins, car, les jours de pluie, que faire ? Un petit tour à Caribou, une petite bière ! En tout bien, tout honneur ! 

En 1961, Ginette partait pour Fort Fairfield au Maine avec Wilfrid Thériault et Madame. L’année précédente elle était au N.-B., car elle n’avait pas encore l’âge d’obtenir une  »passe ».

20 cents du quart la première année, 22 cents la deuxième. « Moi qui ai lavé murs et planchers à la gare du temps de monsieur Lemieux pour 10 cents de l’heure, avec toute la poussière de charbon…» Le  »digger » ouvrait deux rangs à la fois. « J’avançais à 4 pattes en roulant le panier, un panier avec un anse qu’on vidait soi-même; 4 paniers remplissait le baril. On recevait des  »tickets » avec son numéro pour mettre sur ses barils. Dans une journée je ramassais de 80 à 90 quarts, mais, dans la Russet, jusqu’à 115.» Le matin à 5 h 30 – 6 h, il fallait être au champ. Après un bon déjeuner de beans, œufs et tartes. On revenait au camp pour dîner, puis on reprenait le travail jusqu’à 6 h. «Le soir j’avais tellement mal aux reins, à croire que je pourrais pas me lever le lendemain.»

À Ginette, j’ai osé demander les conditions de logement. Pour son groupe c’était dans un de ces camps à patates, la cuisine au rez-de-chaussée, le dortoir en sous-sol. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes; celles-ci avaient un peu plus d’intimité car elles étaient séparées les unes des autres par des cartons. Pour le reste : un lit, le  »suit case » en guise d’armoire et une bassine pour se laver. Après trois semaines de ce régime, pas besoin de vous dire qu’arrivée à la maison, c’était le grand décrassage. Et pour ce qui est des commodités d’aisances, autant ne pas en parler. Le soir, les jours de pluie, la fin de semaine ? «On s’était apporté des disques, on dansait, on s’amusait ! »

Deux ans de ce régime, Ginette a changé de travail. Elle a obtenu un visa, puis après quelque temps à travailler comme servante dans un hôtel, elle est entrée à l’usine Potatoe Service de Presqu’Ile, un travail à la chaîne, à enlever les yeux des patates, à empaqueter (189 boîtes de 9 onces à la minute) , de nuit et de fin de semaine, mais ça payait bien. À preuve: elle s’est acheté un char. Une Chevy 2, bleu pâle ! 

Les Corbin, c’est en famille qu’ils se rendaient aux patates. Le père, Roland, était  »jobber » et la mère, Marie-Louise Thibault, cuisinière et, une bonne cuisinière. À Limestone, à Fort Fairfield, à Caribou puis au Nouveau-Brunswick. À Caribou, le propriétaire était Robert Foler, un bon monsieur qui réservait des surprises aux enfants : par exemple il cachait un carton d’orangeades que ceux-ci découvraient par hasard, soi-disant.

« Nous commencions très jeunes à ramasser, j’avais de la misère à enjamber les rangs. On avait des petits paniers exprès pour nous, et une petite section taillée à notre mesure, environ 4 pieds de long. Papa, en plus d’être  »boss », travaillait aussi à ramasser les barils. Quand il voyait nos paniers pleins, vite il sautait du camion et venait nous les vider. Puis il nous donnait 10 à 12 cents le quart. On s’amusait autant qu’on travaillait. »

Quant au logement, comme ils étaient une famille, ils habitaient une maison. La cuisine était la grande pièce et, de mémoire, leur mère y nourrissait de 15 à 20 personnes.

Le plus heureux souvenir de ce temps, c’était les dimanches quand la famille allait aux vues à Caribou voir Elvis ou King Kong. Quel changement avec Rivière-Bleue! Les gens venaient de partout : du Témiscouata, du Kamouraska. Au N.-B. il y avait des gens du coin au travail, mais au Maine, à part le propriétaire et parfois son fils (et alors ceux-ci conduisaient le camion) aucun Américain était avec eux dans les champs.

« Lorsque j’ai eu 15 ans, dit Marcella, nous sommes partis aux tomates en Ontario. Dès la fin des classes. C’était le désherbage en arrivant, puis les concombres, les fruits, les noix, le tabac et, pour finir, les tomates et ceci jusqu’à fin octobre. Là, pour l’école c’était plus difficile. Monsieur le curé ne manquait pas de le signaler à nos parents. D’un autre côté, en anglais, on avait toute une avance ! Surtout, on a appris à se débrouiller, à foncer et cela n’a pas de prix. De plus, en Ontario, on était déclaré et donc on pouvait recevoir du chômage au retour.

Et c’était beaucoup plus facile que les patates, car il faisait chaud ! Les patates, souvent, le matin, elles étaient froides ; il y avait de la gelée dans les champs et les maisons aussi étaient froides. Et puis on était plus vieilles, on retrouvait des amis à chaque saison. Beaucoup de la région y venaient en famille : les Bonenfant, les Plourde, les Laliberté, les Saint-Pierre… Les Québécois étaient recherchés, des  »travaillants fous » : c’était notre réputation.»

A 18 ans Marcella a arrêté, s’est mariée, a eu des enfants et, est retournée aux tomates avec les siens. Les frères, les sœurs ont fait de même. Trois générations à la cueillette. Une affaire de famille ! Jusque dans les années ’90, car alors le gouvernement se mit à donner 25 000$ aux employeurs pour faire venir des étrangers. Du coup les Québécois étaient moins intéressants.

Merci à Émelie, Gérard, Ginette et Marcella. Je suis heureuse d’avoir pu jaser avec vous.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

La traversée du pont de fer

Ce matin-là à Rivière-Bleue, tout avait si bien commencé… j’avais servi la deuxième messe, celle de 6 heures. On disait la deuxième mais c’était chronologiquement la première, faut croire que par ordre d’importance c’était la deuxième ! Pas d’orgue, juste le père Samson qui chantait son meilleur grégorien a capella. Comme c’était le  »vieux curé » April qui officiait, pas de 10 cents non plus pour acheter cinq cigarettes chez Sylvio Cassistat. Tant pis ! Dès les soutanes enlevées, Jean-Maurice, mon acolyte, s’en va déjeuner chez une tante dans la rue de la  »Station » et je me dépêche d’aller manger mes  »toasts » car ce samedi 25 mars 1950, il y a de l’action au programme.

Serge, mon frère, a déjà pris son déjeuner et m’attend. Pendant que je mets deux tranches de pain à griller sur le rond du poêle, il ira chercher Marcel dans la  »rue des Couches » et me rejoindra chez Smith au bureau de poste. De là, en route vers la gare et ensuite on emprunte la voie ferrée direction le pont de Fer !

Quatre jeunes de 8 à 11 ans en quête de sensations fortes vont franchir aujourd’hui le monstre métallique, cette structure qui n’offre aucune protection aux téméraires qui s’y engagent. Si à mi-chemin, sur le pont, vous entendez un train, peut-être vaut-il mieux sauter dans les eaux tumultueuses de la rivière Bleue qui coule à des centaines de pieds en dessous plutôt que de risquer d’être ébouillanté par la vapeur projetée par la locomotive ou pire encore d’être happé par un wagon et déchiqueté sous les roues! Voilà ce que l’on entendait dans la cour de récréation du collège et c’est probablement ce discours qui a réveillé chez nous le sentiment de bravoure qui y sommeillait et qui nous a incités à nous prendre pour les quatre mousquetaires ! Il fait une matinée magnifique, tout ensoleillée, et en marchant sur le sentier qui longe la voie ferrée on peut entendre fondre la neige, signe de printemps et de sirop d’érable. Smith et moi élaborons déjà sur la stratégie à adopter pendant que les deux plus jeunes trottent tantôt derrière, tantôt devant, en toute confiance sur la fiabilité de notre plan et la réussite de l’expédition !

Bien sûr que nous devrons nous assurer qu’aucun train ne pourra nous surprendre à mi-chemin sur le pont. Pour ce faire, on mettra l’oreille sur les rails assez souvent pour être en mesure de connaître la distance du convoi, à défaut d’entendre son sifflet. Comme nous aurons préalablement effectué quelques tentatives de traversée pour évaluer notre vitesse sur le pont en rapport avec la distance à franchir, bien malin le  »freight » qui nous obligera à faire le saut !
À deviser ainsi, le temps s’envole. Après être passés près de la voie d’évitement où sont habituellement chargés les animaux, sans que personne de la  »gang  » de la  »rue du notaire Langlais » dont c’est le terrain de jeu du samedi n’ait été aperçu, nous voici rendus à proximité de l’objectif !

Un peu surpris mais sans trop le laisser voir pour ne pas diminuer la valeur de notre effort, nous réalisons tout de même que le risque n’est peut-être pas aussi grand qu’on nous l’avait présenté. Le pont est impressionnant sans être horrifiant. La distance entre les deux extrémités n’est pas à perte de vue et nous pouvons apercevoir près du centre, un ajout de bois sur un côté, ou serait-ce plutôt une planche de salut, qui procurerait un espace restreint mais suffisant pour regarder passer un train en cas de surprise ! Seule la crainte de la vapeur projetée par la locomotive roulant à quelques pieds de nous fera que l’on sera toujours un peu pressés de ne pas s’y arrêter et de franchir l’obstacle le plus rapidement possible !

Les dernières consignes de sécurité transmises au groupe, un mot d’encouragement, une fois encore l’oreille sur les rails pour déceler le moindre son, un coup d’œil vers la rivière tout en bas et sans plus d’hésitation on s’engage en file indienne sur le pont ! Nous prenons bien soin de rester entre les rails, l’écartement des traverses est un peu large à notre goût, mais il y a toujours les poutres métalliques qui soutiennent le pont qui nous sécurisent. À moins d’y être obligés, nous n’approcherons pas du bord non plus, par crainte de l’attirance de l’abîme !

Refoulant nos peurs et ravalant notre salive sans prononcer une parole pour ne pas masquer un bruit indésirable, nous avançons traverse par traverse. Rendus à mi-pont, nous sommes heureux de constater que le vertige ne nous a pas étourdis et nous pouvons voir que la rivière qui coule en dessous est encore gelée en partie ! La prudence est toujours de mise et bien qu’attentifs au moindre bruit de roulement, notre progression est constante et la rive se rapproche. Le panorama doit être digne d’une photo mais notre regard est surtout vers le bas, rivé sur les traverses pour éviter de trébucher et de rester un pied coincé, ce qui aurait été carrément désastreux ! Finalement, sains et saufs, sans mauvaise rencontre, nous débarquons sur l’autre bord, fiers de ce que nous avons accompli et nous promettant de pavoiser dans la cour du collège lundi !

Pour fêter notre exploit et aussi pour étancher notre soif, nous mangeons de la neige à pleines mitaines et prenons quelques glissades sur les fesses dans la pente abrupte qui descend jusqu’à la rivière. Au terme d’une glissade, nous pouvons apprécier de notre site la traversée d’un convoi d’une cinquantaine de wagons juste au dessus de nos têtes et entendre vibrer les poutres de métal. Quel beau spectacle vu de l’extérieur !

Comme la neige était fondante et nos habits d’hiver pas très imperméables nous étions trempés comme des lavettes après une couple de remontées. Est-ce la crainte de retraverser le pont ou le goût de poursuivre notre périple qui fit que l’on continua sur la voie ferrée jusqu’au moulin de Pierre Landry ? Je n’en ai pas encore la réponse encore aujourd’hui ! Nous aurions pu prendre la route en direction du village une fois rendus à la traverse à niveau de la ferme Beaulieu. Nous avons plutôt décidé de continuer, ce fut sûrement notre erreur. Le moulin était beaucoup plus loin qu’on ne s’y attendait de sorte qu’après une marche épuisante, nous y fûmes enfin, fourbus, mouillés, affamés, assoiffés au milieu de l’après-midi !

Le père de Marcel et le nôtre (celui de Serge et moi puisque Smith était orphelin de père) travaillaient au moulin, nous n’étions donc pas totalement inconnus. Nous avons pu visiter les installations et regarder avec beaucoup d’intérêt la grande scie à couper de longs billots et les transformer en beaux madriers prêts à être empilés, avant d’être plus tard chargés dans les wagons et expédiés. C’est probablement en surveillant les différentes étapes de transformation que le petit vent frais de la fin de mars nous a transis dans nos habits mouillés.

Monsieur Côté, le comptable de l’entreprise à cette époque, était venu remettre la paie aux travailleurs. Il décida à notre grand bonheur de nous ramener chez nous en automobile, ce qui terminait de belle façon une journée exténuante ! La fatigue, la faim et la soif nous ont vite fait oublier les sanctions possibles et c’est avec grande hâte que nous avons franchi le seuil du domicile ! La réception n’a pas été à la hauteur de l’exploit !

Disons simplement que la journée avait mieux commencé qu’elle ne s’est terminée ! Après une brève présence à la table pour le souper, ce fut la chambre très rapidement ! Quand même curieux que les parents aient manifesté plus de déplaisir que d’enthousiasme au récit de notre aventure !

Trois jours plus tard, une pneumonie me terrassait pour trois mois. Serge souffrit d’une bronchite, Marcel d’une inflammation pulmonaire ! Seul Smith s’en sortit sans séquelle ! La traversée a pris son dû mais les petits enfants, plus que les parents, raffolent des histoires vécues !

Le jaseur des rivières
(Michel Montgrain)

N.B. Ce récit est emprunté au Recueil de nouvelles, Bibliothèque Jacques-Langlais, 2007

La Dame de pique

Il semble qu’à Rivière-Bleue, jouer aux cartes en famille ou avec des amis a toujours été une façon de socialiser, de se détendre et de passer du bon temps ensemble.

Alors que dans les années `40 et `50 le jeu populaire était le jeu de dames, les plus vieux se rappelleront les parties se déroulant chez le Père Laforest (J.A. Laforest) ou au magasin chez Ti-Douar (Édouard Samson), les décennies suivantes ont vu les jeux de cartes obtenir la faveur des gens. Les anciens n’auront pas oublié les parties de  »chien rouge » se disputant au garage Simard, les joueurs misant, assurément. D’autres jouaient au poker (bluff) entre amis en misant aussi, soit des pommes ou des sommes plus ou moins substantielles, allant du sou noir au 25 cents.
Une mode s’est installée dans les années 60-70, la  »Dame de pique ». Les premières parties auxquelles j’ai assisté comme spectateur se tenaient dans l’ancien local de M. Léon Moreau, là même où il a occupé ses métiers de barbier, restaurateur, gérant de salle de pool (2 tables), secondé par son épouse Nora (Honora). Après son abandon des affaires, les Chevaliers de Colomb ont loué cette salle pour leurs activités, puis des membres se sont mis à jouer à la Dame de pique. Les membres seuls pouvant s’attabler, des joueurs ont décidé de déménager dans un autre local et c’est là que le Père Nenou (Herménégilde Gagné) entre en scène. Son local, une salle de 14’ x 15’ avec un comptoir derrière lequel quelques étagères offraient peanuts, chips, chocolat, liqueurs et cigarettes, devint rapidement très populaire. Dès les premières neiges, le Père Nenou ouvrait la saison de la  »Dame de pique » et cela, soir après soir, chaque dimanche après la messe, jusqu’au printemps. C’est là que j’ai commencé à fréquenter cette confrérie.

Tous les joueurs présents étaient des maîtres du jeu et le jeunot que j’étais a dû passer bien des heures à les regarder jouer, à étudier leur style, à apprendre leur caractère et à tenter de les convaincre de me laisser jouer. Enfin, un jour, un joueur étant absent, j’ai été invité à m’asseoir avec eux. Mon cœur s’est mis à faire boum-boum tant j’étais nerveux de m’asseoir avec ces pros. Je ne voulais pas les décevoir. Grand honneur aussi, ils m’ont demandé de  »marquer » la partie. Dans ce jeu où le gagnant est celui qui accumule le moins de points, où chaque point d’écart coûtait alors un sou, la grande affaire était de réaliser un  »contrôle », c’est-à-dire récolter toutes les cartes de cœur et la Dame de pique, car alors le joueur astucieux recevait 25 cents de chacun. Il faut être très habile pour faire un contrôle car les autres joueurs essaient de vous bloquer pour sauver leur  »trente sous ».

C’est là que j’en arrive à vous présenter quelques uns de ces joueurs que j’ai connu. Tous avaient un fichu caractère et il n’était pas rare que les esprits s’échauffent. On peut penser à Télesphore Morneau, l’ancien forgeron, fumant toujours le cigare, Albert Gauthier, le propriétaire de l’Hôtel Gauthier, Édouard Samson, l’ancien propriétaire du magasin du même nom. Je pense aussi à mon père, Henri Gagnon, que tout le monde appelait Toppin, un maître à ce jeu, ou à Gilles Cloutier (Gilet). Je pense au Père Nenou, le vieux joueur de tours, toujours prêt à faire un  »coup » à chacun et à tous nous faire rire par ses blagues. Tout le monde l’appelait Nenou et le tutoyait. Quand on voulait le taquiner on l’interpellait en disant : « Herménégilde (ou Mégilde) apporte-moi une liqueur et une barre de chocolat » . Quel personnage truculent ! On peut aussi nommer Louis Hallé, dit le Gros Louis ou encore  »Jos Louis » (en souvenir du boxeur du même nom et non du gâteau!), un des hommes les plus forts ayant vécu à Rivière-Bleue. Ce colosse à la force herculéenne en a fait voir de toutes les couleurs à ceux qui ont voulu l’affronter. Louis était boucher dans sa jeunesse et une légende racontait que pour maîtriser un cochon vivant, il l’attrapait par une oreille et celle-ci devenait bleue tellement Louis serrait fort. C’est ce même homme qui nous disait : « Je vais vous montrer les p’tits gars comment manger une Cherry Blossom sans se salir les doigts. » Il la déballait, l’enfournait dans sa bouche, la mâchait et l’avalait.

Il y avait autant de spectateurs que de joueurs et tout ce monde fumait à répétition, le local en devenait bleu. J’allais oublier les noms de Gérard Gagné le fils de Nenou et Yvan son petit-fils qui étaient aussi des assidus. Je me souviens aussi des célèbres chicanes entre Télesphore et Albert se traitant mutuellement de «pire joueur que j’ai jamais vu» et pourtant, à la fin, s’en allant chez eux ensemble.

La Dame de pique a cessé d’être à la mode, remplacée par le Charlemagne, le partenaire et le poker  »Texas hold’em », les lundis de Domrémy sont choses du passé, mais le jeu de cartes va continuer de toujours faire partie de la tradition riveraine et c’est tant mieux.

Le jaseur des rivières
(Jacques Gagnon)

Les paniers de Noël

« En 1921, dans l’ancienne chapelle qui n’était pas encore démolie, nous organisons pour la fête de Noël au soir, une veillée de cartes avec une vente publique de paniers, le tout en faveur de l’Église.
Le soir, la salle est remplie. On joue avec un entrain endiablé. Tous les notables y assistent et même les protestants anglais, de braves citoyens. Le fameux Fred Lévesque y assiste avec ses hommes.

Des paniers avaient été préparés par les gens, et ces paniers avaient tous des décorations qui les rendaient attrayants. Naturellement, ce sont les femmes qui avaient fait le travail, et ce sont les hommes qui devaient les acheter. Il y avait des jeunesses galantes et amoureuses qui avaient apporté leur panier et qui devaient les acheter pour en manger les gâteaux avec leur petite ou grande blonde. Alors il y avait une émulation : c’est à qui achèterait le panier de  »un tel » afin de lui jouer le tour de le manger avec la fille de celui qui l’avait donné.

Alfred Lévesque avait acheté un gros et beau panier à Montréal, et naturellement il voulait l’acheter pour le donner à sa femme. Le panier allait au plus haut enchérisseur. Or les  »jeunesses » s’étaient donné le mot pour le lui faire payer le plus cher possible.

Le crieur annonce : « Le beau panier de Fred Lévesque, un prix… »

On entend Lévesque qui crie : 50$.

De suite un autre relance : 100$

Lévesque : 110$

Un autre : 120$

Alors Lévesque qui ne voulait pas se laisser couper l’herbe sous le pied, crie à tue-tête :150$

Et c’est ainsi que ce panier rapporta cette jolie somme. Mais ce ne fut pas seulement son panier qu’il acheta. Il dépensait ce soir-là la somme de 400$.

D’autres paniers se vendirent 25$, 30$ et 50$. La recette nette de cette soirée fut de 810$. »

C’était une page de l’histoire de notre paroisse tirée de Les mémoires du curé Thériault.

La chapelle où se tint cette soirée bénéfice est celle de 1914, toute en bois et construite au bas de la butte sur laquelle est érigée l’église actuelle. Elle sera démolie et son bois servira à la construction de la forge et de la maison de Télesphore Morneau.

Monsieur le curé Thériault pouvait être content de sa soirée et de la générosité de ses paroissiens, surtout lorsque l’on sait, entre autres choses, qu’un travailleur du moulin gagnait aux alentours de 25$ par quinzaine. Monsieur Thériault était arrivé à Rivière-Bleue en janvier 1920, âgé de 33 ans. En plus de son ministère il devait veiller à terminer la construction de l’église actuelle. Ses batailles contre la contrebande de boisson sont restées mémorables. Mais il était difficile de refuser les générosités d’Alfred Lévesque. Celui-ci, quoiqu’en dise la rumeur, n’a pas payé la construction de l’église, mais il participait activement à toutes les activités sociales et paroissiales.

Mon père me racontait, qu’au temps des Fêtes, il aimait se déguiser en Père Noël et se promener en traîneau en distribuant bonbons et pièces de monnaie aux enfants. Un Noël, il avait poussé l’outrecuidance jusqu’à monter au jubé pour épandre ses largesses. On n’ose imaginer la colère du bon curé.

En 1926, le curé Thériault, pour des raisons de santé, quitta la cure de Rivière-Bleue pour une cure plus petite, sans avoir réussi à payer son église.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

La première messe de minuit

Nous étions le 24 décembre 1913, Rivière-Bleue comptait 400 habitants, un premier train s’était arrêté à Tarte, la Blue River Lumber construisait sa scierie. La première église, la municipalité, la paroisse, c’était pour l’an prochain…

« Dans l’unique rue qui traversait alors le village de la Rivière-Bleue, et autour de l’école chapelle, il y avait, en cette soirée froide du 24 décembre 1913 une animation tout-à-fait inaccoutumée…
Des coins les plus reculés de la paroisse, comme de toutes les maisonnettes du village, depuis les bords du lac Beau jusqu’aux hauteurs de St-Eusèbe, de partout, les colons et les villageois se dirigeaient, par des chemins déjà remplis de neige, vers le cœur du village, vers cette humble école-chapelle où, pour la première fois ce soir, on allait célébrer la Fête de la naissance du Sauveur.

Il y avait confessions, et l’abbé Gauthier, le dimanche précédent, avait convié ses paroissiens à se bien préparer par une bonne confession à la grande Fête de Noël. Aussi, nombreux étaient ceux qui voulaient marquer d’une sainte communion cet événement si important pour leur paroisse naissante.

Cette chapelle-école, construction de 30 x 40 pieds, qui s’élevait juste en face de l’église actuelle, mais beaucoup plus près du grand chemin était modeste ; mais Notre-Seigneur ne devait pas y regarder de si près, lui qui avait consenti à naître dans une étable.

La salle qui servait pour les offices était, elle aussi bien modeste et se prêtait bien peu aux grandes décorations. On y élevait un autel temporaire pour les offices du dimanche. Pour cette cérémonie de la messe de minuit, chacun s’était efforcé d’apporter son concours pour décorer le mieux possible cette salle aux murs nus. Monsieur le curé Gauthier avait revêtu l’autel de ses plus belles parures, empruntant au besoin chez l’un ou l’autre ce qui manquait pour donner un air de fête à l’humble desserte.

Monsieur Augustin Quenneville, qui remplissait à titre bénévole la charge de sacristain, était très affairé à mettre tout le meilleur ordre pour cette circonstance mémorable ; et c’est lui qui, le premier, devait faire retentir les airs joyeux de l’humble cloche appelant les résidents à la messe de Minuit.

Au cours de la soirée, on s’avisa de penser qu’une messe de minuit sans musique paraîtrait bien un peu triste. Qu’à cela ne tienne… Monsieur Salomon Côté demeure tout à côté de la chapelle, et il possède un harmonium, ce qui est quasi providentiel. Vite on va le lui emprunter et l’instrument de musique est transporté dans la chapelle improvisée…

Et, quand enfin sonne minuit, et que monsieur le Curé Gauthier fait son entrée dans la chapelle remplie à pleine capacité, le petit harmonium dont les sons grêles parurent, ce soir-là aux assistants au moins aussi beaux que les grandes orgues des cathédrales, remplit l’humble local des notes entraînantes du « Minuit, Chrétiens », chanté par monsieur Victor Aubut. Madame Aubut touchait l’harmonium.

Il y eut grand-messe solonelle (sic). Le chœur de chant, dont faisait partie monsieur Victor Aubut, monsieur Augustin Quenneville, mademoiselle Madeleine Sirois, institutrice à l’école, monsieur Omer Fortin, alors âgé de dix ans, et quelques autres, rendit -peut-être pas à la perfection, à cause d’un manque complet de préparation- mais sûrement avec tout son cœur, une messe simple mais combien touchante.

Et, durant la messe de l’Aurore, les chantres, toujours accompagnés à l’harmonium par madame Aubut, firent joyeusement retentir les murs de l’école-chapelle de nos anciens chants de Noël toujours nouveaux et toujours aussi beaux.

Ce fut vraiment une belle cérémonie. Parmi l’assistance de plus de quatre-vingt personnes, plusieurs surtout parmi les plus vieux ne purent retenir des larmes de joie. Enfin leur paroisse de Rivière-Bleue allait connaître une organisation paroissiale comparable à celle de ses paroisses sœurs ; enfin, il y aurait pour tous, et tous les dimanches de l’année, de beaux offices religieux durant lesquels il ferait bon prier Dieu de tout son cœur…

Au premier rang de l’assistance, on remarquait les syndics nouvellement élus : MM. Amable Morin, Joseph Gagné et Joseph St-Pierre accompagnés des principaux membres de leurs familles.
On avait fait une place d’honneur, la plus rapprochée de l’humble crèche, au pionnier du village, monsieur Joseph Tremblay.

On voyait encore, ayant à leurs côtés leurs épouses et les plus vieux de leurs enfants, ces premiers colons de l’endroit que sont MM. Salomon Côté, Aurèle Morneau, Stanislas Caron, Émile Thériault, Alexandre Bélanger, Elzéar St-Hilaire qui sera le premier à contracter mariage dans la nouvelle paroisse, M. Johnny Lepage, M. François Charest, et bon nombre d’autres dont les noms nous échappent.

N’y avait-il pas jusqu’à l’ancêtre des colons de la paroisse, M. Joseph Nadeau, établi au lac Beau depuis 1860, et venu à cette messe mémorable, accompagné de ses enfants et petits-enfants.
Ce fut une Messe de Minuit inoubliable qui a laissé des souvenirs ineffaçables dans la mémoire des assistants. Pour ceux des paroissiens que leurs devoirs d’état ou la nécessité de garder les plus jeunes enfants avaient retenus à la maison, le bon Curé Gauthier devait dire une messe basse, à neuf heures, le jour de Noël, 25 décembre 1913. »

Ce texte publié dans Le Semeur de décembre 1952 (SSJB de St-Éleuthère) , et repris dans 65 ans d’histoire de Gérard Côté, avait été préparé grâce à la documentation recueillie par l’inspecteur Mailhot, au cahier des prônes, aux témoignages des survivants, MM. Amable et Omer Morin, Madame Victor Aubut et au manuscrit de famille de la famille Aubut Origines de chez nous.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)