Les agents de station et la vie à la gare

Le bureau de l’agent de station

La gare est à la fois lieu de travail et de résidence pour l’agent de station. Dans son bureau, ameublement, objets, photos et documents témoignent de son travail quotidien : la vente des billets, le télégraphe, le courrier, la transmission des ordres de marche, la signalisation, la réception et l’envoi des marchandises, l’administration courante.

Le premier agent, Monsieur Rousseau, vient d’Edmunston au besoin. Arthur Aubut le remplace en 1915 et devient le premier agent de station résident de Rivière-Bleue.

Les agents en poste à Rivière-Bleue :

Les agents d’Estcourt assurent le service de 1975 à 1979

L’hotel en face de la gare
La gare est aussi la maison où vivent l’agent de station et sa famille. Le salon et la cuisine sont situés au rez-de-chaussée, les chambres, à l’étage. (Voir le plan de la gare) Ainsi, l’agent de station est toujours sur place, quel que soit son horaire de travail. Il est secondé par un agent de nuit, car la gare s’anime jour et nuit.

Trois trains desservent la région : l’Express pour les voyageurs et le courrier, le way freight pour les colis et les passagers locaux et le fast freight pour les gros chargements. Le train de passagers Québec-Moncton s’arrête trois fois par semaine, à 2 h pour le « montant » et à 4 h pour le « descendant ». Les trois hôtels et les deux restaurants se remplissent aussitôt. Même l’étude du notaire Langlais ouvre pour accommoder les gens des villages voisins : ils profitent de l’aller-retour du train pour venir le consulter ou pour signer des contrats urgents.

Le jour, c’est le va-et-vient des villageois et des commerçants qui viennent chercher ou expédier des marchandises. Le télégraphe crépite continuellement. Dans la cour du CN, on décharge des chevaux et on charge des animaux d’élevage et du grain sur le fast freight. On y fait la jonction des wagons de bois venant de la scierie par la side line. Cette voie suivait l’actuelle rue des Pins, contournait le village, coupait la rue des Couches et aboutissait au gros moulin.

Jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, la salle d’attente des hommes est séparée de celle des femmes. Les hommes accompagnés d’une femme de leur famille ou de leurs enfants peuvent y entrer. Un homme seul doit aller dans la salle des hommes. Loin des oreilles féminines, ces messieurs peuvent fumer, chiquer et… jurer !

L’hôtel en face de la gare

Anna Laplante, maîtresse d’école

La jeune maîtresse

Voyons ce qui se passe en 1924 : la jeune maîtresse n’a pas trouvé d’engagement près de chez elle. Elle doit donc, après l’ouverture des classes, tenter l’aventure à Rivière-Bleue qui semble, à l’époque, bien loin de Cabano, à cause des moyens réduits de transports et des chemins plus ou moins carrossables. Pour être rendue à temps, elle prend le train à Cabano le dimanche pour débarquer sur la plate-forme Cloutier; là, le curé Thériault de Rivière-Bleue l’accueille et lui fait prendre place dans son automobile. Ce cheminement lui paraît périlleux; il y avait toujours des cahots et les cailloux du chemin frappaient bruyamment sur le métal de la carrosserie; dans les côtes de Saint-Eusèbe, de temps en temps, la tête de la passagère heurtait le plafond de l’auto.

Rendue à Rivière-Bleue, elle séjourne à l’hôtel O’Leary, en attendant que le curé vienne la chercher le lundi pour lui montrer l’école. Et, ce jour-là, avant de l’amener à l’école, il la conduit à sa maison de pension en disant :

– La madame ne sait pas que tu vas aller pensionner là.
– Tout d’un coup qu’a veut pas.
– On va aller voir, occupe-toi pas.

Une madame Héroux, elle avait cinq enfants cette femme-là, puis…elle en attendait un autre. Elle dit :

– M. le curé, j’peux pas, c’est impossible.
– Je la laisse ici, je la laisse ici, et puis je sais qu’elle va vous aider, elle va être d’un aide précieux.

La jeune inconnue était plutôt mal à l’aise. L’hôtesse finit par accepter : « Il va falloir qu’elle m’aide ». Par la suite la jeune maîtresse d’école témoigna : « C’était du bon monde tellement gentil que j’étais chez nous ».

Le dimanche suivant, M. le curé intervint du haut de la chaire : « Dans le rang 6, je vous ai trouvé une institutrice, elle est pas grosse, elle est pas vieille, il faut que vous l’aidiez sinon elle va s’en aller elle aussi; ça fait deux ans que vous n’avez pas de classe parce que vous ne soutenez pas vos maîtresses ».

« Il leur fait un sermon en règle…puis, c’est rentré dans l’ordre, je me suis attachée aux enfants. Seulement, moi j’ai failli, j’ai tombé malade, j’ai été obligée d’abandonner au mois de février, j’étais brûlée au coton. »

(Paru dans Le Témiscouata, novembre 1981. Repris dans Le livre du 75e de Rivière-Bleue page 77)

Le bootlegging et Alfred Lévesque

Alfred Lévesque, le bootlegger

Lorsque la prohibition fait rage aux États-Unis, en 1920, Rivière-Bleue, près de la frontière, devient une plaque tournante du trafic d’alcool : le bootlegging.

Le bootlegger est Alfred Lévesque, commerçant et entrepreneur respecté par ses concitoyens. Depuis l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon, l’alcool voyage en bateau, en train, en voiture et même en corbillard. Rusé, il déjoue les policiers et manipule le clergé. Loyal, il ne laisse jamais tomber ses hommes, quitte à prendre le blâme à leur place. Bon citoyen, il participe aux activités sociales.

Quant au tunnel, le mystère dure toujours.

La Petite Gare Aubut

Victor Aubut et Valéda Beaulieu

Victor Aubut et Valéda Beaulieu

Victor Aubut (1874-1952) est originaire de Saint-Alexandre. Il est venu à St-Eusèbe pour y opérer un moulin. C’est là qu’il épouse Valéda Beaulieu, institutrice. En 1912, la famille déménage à Rivière-Bleue. Expédition difficile, car, sur près d’un mille, la route se limite à un sentier pédestre, un « taupatte ».

Monsieur Aubut choisit de se fixer au Pied-du-Lac afin d’y construire une scierie.

On y fait de la planche de bois franc, des bardeaux, puis des traverses de chemin de fer. Un atelier de fabrication de chaises et de tables complète cette entreprise dont l’approvisonnement en bois vient des lots privés des habitants voisins. Le moulin fonctionne 9 mois par année et emploie seize hommes; certains sont hébergés dans la maison de pension tenue par les Aubut.

L’activité à ce moulin du Pied-du-Lac est suffisamment intense pour que le National Transcontinental y construise une voie d’évitement pour le chargement du bois et une petite gare pour acommoder la population, la gare Aubut (1915). On m’a confié que les «quêteux» savaient pouvoir y trouver un abri pour la nuit. Le moulin, repris par le fils Alfred, sera vendu en 1958 et son équipement transféré à St-Eusèbe; la gare, selon Marcel Saucier, sera déconstruite.

Le moulin Aubut en 1912

Le moulin Aubut en 1912

Bénédiction du moulin Aubut en 1940

Bénédiction du moulin Aubut en 1940

Cependant, dans la cour du CN, il y avait une petite gare, en tout point semblable à la gare Aubut et sur laquelle la Corporation du patrimoine avait des visées. Ces gares dites mobiles comprenaient 2 pièces, un entrepôt et salle d’attente. Après s’en être servi dans un premier temps pour les voyageurs, le CN les a utilisées pour y entreposer ses outils et comme salle de repos pour ses ouvriers. En 2014, le Corporation l’a sauvée in extrémis de la démolition, déménagée en 2015 face à la Vieille Gare, rénovée et finalement animée de l’exposition « Les chemins de fer du Témiscouata ».

En souvenir de la gare Aubut qui a marqué un temps le paysage du Pied-du-Lac, en témoignage de ce chapitre de notre histoire, la Corporation du patrimoine de Rivière-Bleue a nommé cette gare: La Petite Gare Aubut.

(Laurette Beaulieu)

Ce texte provient de la série « Et si on parlait de toponymie… » publiée dans le Journal Entre Deux Lacs. Elle permet de savoir qui sont ces personnalités dont les noms ont été donnés aux parcs, aux bâtiments, aux rues et aux cantons.