Quand, me promenant, je passe devant ASN Machineries, il me vient des souvenirs d’enfance à la vue du bâtiment qui servait autrefois à la fabrication des portes et fenêtres, aujourd’hui incorporé dans l’ensemble des installations. Je revois le bureau de grand-père Beaulieu, tante Thérèse tapant sur sa Underwood, l’atelier qui fleurait bon les copeaux de bois et, dans le bâtiment principal, où je devais impérativement demeurer près de la porte, des ombres noires armées de longues perches terminées de »pots », qui faisaient le va-et-vient de la lave rouge aux formes étalées sur le plancher.
Je suis partie à la recherche de ces »ombres noires ». Alphonse, Ghislain, Murielle, Jeannine, Jean-Pierre, Michel m’ont raconté. Si leurs souvenirs sont fidèles, ma compréhension a pu faire défaut.
La fonderie faisait principalement des tuyaux de fonte de 2 et 4 pouces, des coudes de 45 et de 90 degrés, des Y 4-4 ou 4-2, et, accessoirement, des poêles (truies), des chaudrons, des ancres de bateaux et autres objets.
Les ouvriers étaient au poste de 6 h ou 7 h à 18 h, 6 jours/semaine. Ceux qui étaient payés à la pièce venaient souvent le soir préparer le matériel pour le lendemain afin de pouvoir couler le maximum de morceaux, ou bien encore pour réparer quelques petits défauts afin que la pièce ne soit pas rejetée. Le prix : 10, 20, 25, 30 cents selon la pièce ; le salaire des journaliers : de 30$ à 35$ la semaine.
On utilisait de la vieille fonte, ferraille en tout genre accumulée derrière le bâtiment ; elle arrivait par camions plusieurs fois par semaine. De plus, Gérard Nadeau, sa charrette et son cheval King écumaient la région à la recherche de détritus de métaux. Les journaliers assignés à la préparation de la fonte et au four devaient casser à la masse les plus gros objets, tels les moteurs, en morceaux manipulables. On ajoutait à ces résidus de la fonte neuve, en proportion suffisante pour assurer une bonne qualité au produit. Un chariot, par un convoyeur, l’emmenait tout en haut du four d’où elle était déversée au besoin. Ce four, fait de tôle et de brique, était posé sur pilotis et il était chauffé au charbon et au bois ; on en tapissait le fond et allumait le tout à l’aide d’une mèche par un trou pratiqué dans le bas du four que l’on refermait à l’aide d’une motte de glaise et d’une trappe. Un conduit circulaire entourait le four ; il y circulait l’air nécessaire à la combustion, combustion que l’on pouvait accélérer à l’aide d’un ventilateur. Lorsque le four avait atteint le degré nécessaire, on y déversait la fonte.
Il fallait »glaiser » ce four pour préserver la brique. On recommençait cette opération à chaque fournée. Deux trappes situées à la base du four permettaient de le vider des détritus, puis on recouvrait l’intérieur de glaise, une glaise qu’on charroyait chaudière à chaudière de la butte au bord de la rivière. À Rivière-Bleue, ce »glaisage » se faisait assez facilement car le four état grand, l’ouvrier pouvait y entrer et travailler debout. Ce qui n’était pas le cas dans les installations de Ste-Croix ; là, on renversait le four sur le côté pour le nettoyer et le glaiser, puis on le remettait debout.
La coulée se faisait vers les 16 heures. Un trou était pratiqué dans le four et par là la fonte liquide et brûlante coulait sur une dalle. Armés de longues perches les ouvriers remplissaient leur pot (bien prononcer le t) de lave et la déversaient délicatement dans les petits trous pratiqués au-dessus des moules. Si une goutte tombait sur le plancher cela rejaillissait en étincelles «qui éclataient comme des feux d’artifice». Les bras étaient souvent brûlés par ces étincelles et les habits constamment troués ; on imagine la détresse des épouses qui n’en finissaient pas de rapiécer. Si la coulée était insuffisante, on bouchait le trou, ajoutait de la fonte, attendait un peu et c’était reparti.
Les moules étaient faits de fonte, très précieux et en deux parties. On plaçait chaque demie dans des boîtes de bois et on les tassait, dessus, dessous avec du sable mouillé auquel était ajouté un produit qui assurait la prise. Une grille permettait de garder la portion concave de sable en place. On retirait le moule ; ensuite, lentement, délicatement, on renversait une moitié sur l’autre, puis on maintenait les 2 boîtes ensemble avec des crochets de métal. Un petit tuyau permettait de verser la fonte en fusion. Il faisait chaud, chaud, très chaud !
Un fois démoulées, les pièces devaient être nettoyées du sable, les coutures meulées puis trempées dans un tonneau de peinture noire. Le sable était récupéré chaque soir, nettoyé, »piqué », retourné trois fois à la pelle, puis arrosé pour qu’il soit humide et prêt pour le lendemain.
Ont travaillé:
- Adrien Bossé : à la confection des boîtes et aussi contremaître
- St-Georges Gagné : à la préparation des moules
- Marcel Saucier : à la fonte et au four (19 ans)
- Paul Dubé : à la préparation du four
- Philippe Tremblay : à l’approvisionnement du four en fonte et en charbon
- Aldège Bossé : au coulage et au moulage
- Alphonse Daudelin : au dépoussiérage des pièces (13 ans), et au moulage
- Ghislain Plourde (15 ans) : au meulage
- et aussi : Gérard Nadeau, René, Philippe et Yvon Bossé, Noël Landry, Amédée Ouellet, Armand Lebrun, Paul Lévesque, Albert Daudelin, Pat Boutin, Eddy Plourde, Léo Gagnon, Wilfrid Perrault, Joseph Poirier, »P’tit Père » Fournier et Cantin dont le frère Edmond venait jouer de la guitare. Et quelques autres sans doute.
Deux équipes d’hommes, celle du soir s’occupant du démoulage et de la préparation du sable. Un travail dur, pénible, mais un travail.
En 1953 la B.C.L arrête ses opérations. La Firme Biron de Ste-Croix de Lotbinière opère la fonderie quelques années avant de transporter les installations à Ste-Croix. Et pour cause : les ouvriers qui les y ont suivi s’entendent à dire que celles de Rivière-Bleue étaient supérieures. Certains revinrent au village après quelques années, dont les Daudelin et les Gagné, d’autres y persévérèrent comme Aldège Bossé, lequel déménagea par la suite à Montmagny et y travailla jusqu’à sa retraite. Joseph Poirier y demeura jusqu’à son décès.
Puis, j’ai fouillé des documents de famille et voici la petite histoire économique de la B.C.L. ou, du moins, ce que j’en ai compris.
Le 8 mai 1947, La fonderie B.C.L. Limitée obtient ses lettres patentes pour fondre, fabriquer, commercer toutes sortes de métaux et pour fabriquer, commercer tous produits de bois. C’est une société au capital action de 39 000$ (390 actions de 100$) dont 150 en actions ordinaires versées au fond de l’entreprise et réparties entre J.A. Beaulieu (46) J.A. Chamberland (31), Raoul Landry (22), Rév. J.C. Hudon (22), Louis Morin (16) et Yvon Chamberland (13). Alphonse Beaulieu est nommé secrétaire-trésorier et directeur général de l’entreprise. En 1952, l’entreprise n’ayant pu rembourser à ses actionnaires une avance de 48 000$ plus les intérêts, une nouvelle émission de 990 actions est obtenue ce qui permet de convertir en capital action ces emprunts.
La construction des immeubles a coûté 18 907$, la machinerie 37 728$, le mobilier 33$ sur un terrain de 2 600$. Sur 5 ans d’exploitation les salaires versés aux ouvriers ont totalisé 108 149$ avec une pointe en 1951 à 25 808$. Une seule année, 1951 montre un bénéfice net, ce qui amena les actionnaires, le 20 septembre 1953, à «discontinuer complètement toute activité de production» à partir du 1er octobre. Seule Thérèse Beaulieu, secrétaire et comptable, restera à l’emploi de la compagnie, avec les mêmes pouvoirs que le secrétaire-gérant, mais à son salaire habituel, soit 15$/semaine.
Le 1er avril 1954 les actionnaires décident de vendre l’industrie et tout ce qui lui appartient. Ils acceptent ce même jour une proposition de Paul Biron de Ste-Croix de Lotbinière au montant de 25 000$ pour des actifs évalués à 56 937$! Proposition annulée le 24 avril suivie de la résolution de vendre en bloc ses biens meubles et immeubles à la Société Industrielle de Rivière-Bleue (20 actionnaires) pour le même montant. Le Dr Marcel Bouffard, président et Mlle Gabrielle Bérubé, secrétaire ont signé le contrat d’achat au nom de la société devant le notaire Langlais. Les dettes payées il restera aux actionnaires de la B.C.L. 6 903.33$ à se partager au prorata de leur souscription. Étant donné qu’au moment de la vente le montant total de leurs actions étaient de 46 000$, on peut voir qu’il n’y a pas eu lieu là de grand enrichissement.
Petit mystère : comment est-on passé de la Société Industrielle de Rivière-Bleue à la famille Biron qui, comme chacun le sait, a opéré jusqu’en 1957 avant de transporter les installations à Ste-Croix ?
Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)