En direct des archives paroissiales

De 1914 à 1957, nos curés ont tenu, avec plus ou moins de constance et de détails, les registres de la paroisse, le plus prolixe d’entre eux étant l’abbé David Thériault (1920-1926). De ces archives où voisinent nominations des curés, délibérations sur la construction de l’église, prônes, expéditions contre les bootleggers, conversions, et petits faits de la vie paroissiale, nous avons choisi quelques passages. Une incursion dans la vie riveraine du début du 20e siècle. À lire avec les yeux de ce temps-là.

Retraites

Les premières années de la paroisse sont marquées par des retraites fermées de 8 jours, prêchées par des Révérends Pères et suivies, sauf la première, de la bénédiction d’une croix :

  • 1915
  • 1916 : bénédiction d’une croix au rang 6 chez Dosithée Boisclair
  • 1917 : bénédiction de la croix à L’École modèle
  • 1918 : bénédiction de la croix du rang (St-Hilaire) chez Laurent Fradette
  • 1934 : bénédiction de celle des « 4 Coins » 
  • 1942 : bénédiction d’une croix au Beau Lac, entre Alphée Nadeau et Baptiste Bossé, puis une chez Victor Aubut.
    Toujours au sujet des retraites, cette remarque du curé Thériault, le 16 juillet 1922, suite à la retraite ayant commencé le 9 : « Beau succès de la retraite. 3 hommes n’y sont pas venus : 2 vendeurs de boisson et 1 imbécile » .
Bénédiction de la croix au ''4 Coins''

Bénédiction de la croix au  »4 Coins »

Mai 1918 :  137 tenanciers (la majorité des francs-tenanciers), signent la requête pour la construction de l’église et du presbytère. La chapelle sera située au soubassement de l’église et non derrière le chœur comme il est d’usage. Cela est dû à la configuration du terrain et son peu d’étendue derrière l’église.

1920 : De Mgr le Vicaire capitulaire de Saint-Germain au Révérend abbé David Thériault lors de sa nomination à la cure de Rivière-Bleue : « Vous percevrez des fidèles les dîmes et oblations accoutumées. Vous aurez droit de plus, à un supplément consistant en la vingt-sixième botte de foin, les vingt-sixièmes minots de patates et une corde de bois scié et fendu dont la moitié pour votre usage et l’autre moitié pour celui de l’église. Vous aurez aussi la jouissance du terrain disponible sur lequel sont élevés les édifices religieux de la paroisse. »

La statuaire de l’église

D’où nous viennent les statues et le chemin de croix ?

  • 1914 : un premier St-Joseph (6 pi.) est payé par James Crawford. Il arrivera brisé et les ateliers de St-Jean-Port-Joli le remplaceront par un autre St-Joseph et une Ste-Anne (4,5 pi.)
    • une Vierge Marie vient de Monsieur St-Laurent, curé de St-Eusèbe
    • un Sacré-Cœur est payé par Joseph Héroux et les paroissiens
    • un Saint-Antoine est donné par Émile Théroux
  • 1920 : une souscription de 1 550$ ramassée en 18 jours auprès des paroissiens permet l’achat du chemin de croix aux ateliers Doprato de New-York. Un protestant y a contribué pour 100 piastres. Il sera béni le 12 décembre.
    • on commande aux mêmes ateliers un St-Joseph de 5,5 pi. pour la chapelle (150 $) offert par Alphonse Beaulieu.

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21 décembre 1920. Les autorités civiles et le curé organisent une saisie de boisson dans la paroisse et les paroisses avoisinantes : 10 à 12 000$ de boissons et 31 amendes !

4 mars 1921. Deux concubinaires gravement malades appellent le curé pour mettre en ordre leur conscience avant de mourir. On en appelle à Mgr qui décrète : il doit y avoir séparation, puis lecture au trône des actes de réparation du scandale, puis abjuration. Les deux personnes acceptent ; la dame décédera et l’homme survivra et mènera une vie exemplaire. Les témoins signataires furent Augustin Quenneville, le Dr A.Fortin et le Curé.

15 mars 1921. Joseph Bouchard décède à l’âge de 75 ans. Il avait combattu les Fénians.

8 mai 1921.  « Depuis près de trois semaines, la sécheresse se maintient. Le soleil est ardent, le vent très violent. Il y a du feu partout. On demande de la pluie. Il ne pleut pas. Pourquoi ? Probablement, parce qu’on fait un peu trop mauvais usage de l’eau – on la convertit en eau de vie. Cessez de boire, ivrognes – hommes et femmes – et Dieu vous écoutera. »

5 juin 1921. Le curé au prône rappelle à ses paroissiens leur devoir de s’enregistrer au recensement, «de ne pas avoir honte ni peur de se dire canadien-français, catholique, et instruit dès lors que l’on sait lire et écrire».

Visite paroissiale de 1921

139 familles en paroisse
163 familles au village
1743 âmes
1139 communiants

14 juillet 1921. Le curé se plaint que le jour même de la confirmation par Mgr Léonart, les conseillers, pour un malheureux 25$ de taxes, ont laissé un cirque s’installer en plein milieu du village ! « On a de l’argent pour aller au cirque, on n’en a pas pour la dîme et la capitation. »

29 août 1921. Ouverture d’une succursale de la Banque Hochelaga, tenue par Alex Hubert.

Les démêlés du curé et du boulanger Baker. Ce boulanger, concubinaire, s’était installé avec femme et enfants à Rivière-Bleue. Dans un premier prône le curé avertit ses paroissiens de ne pas se fournir chez celui-ci, d’autant plus «qu’il y a déjà un boulanger, excellent chrétien, qui vous donne pour le même prix, un pain réputé supérieur».
Le dit Baker, Arthur Pattore de son vrai nom, réplique en assurant ses clients qu’il a fait une entente avec le curé. Nouveau prône pour démentir l’audacieux. Baker riposte en écrivant à Mgr pour se plaindre des injustices à son égard. Lettre qui sera lue au prône avec quelques commentaires bien sentis. La fin de l’histoire ? Baker, de guerre lasse, partira en mars 1922.

30 octobre. Désormais, plus d’encan le dimanche !

18 novembre 1921. Triste accident: Émile Gagnon, 18 ans, en tentant d’abattre un arbre, une branche s’est détachée : il a eu le crâne défoncé.

23 novembre 1921. Décès de James Crawford, président de la BRL Cy à 67 ans. « Un converti généreux, mais qui vivait avec une jeune personne qui n’était pas la sienne (…). » À son corps défendant, prend-on soin d’ajouter !

22 janvier 1922. La Cie Électrique de Rivière-Bleue au capital de 20 000$ ouvre officiellement son réseau téléphonique entre Notre-Dame et St-Éleuthère. Le central et le siège de la compagnie sera à Rivière-Bleue. Elle compte 90 abonnés. Ses administrateurs : Joseph Héroux, président et gérant, Robert England de la Blue River Lumber Cy, vice-président, J.A. Langlais, notaire, secrétaire 

1er février 1922. Décès subit de Démétrius Robichaud « en revenant du bois où il avait travaillé tout le jour sans apparence de malaise. Ayant toujours manifesté une certaine hostilité à l’Église, et n’ayant pas fréquenté ni les sacrements ni l’Église, il s’en vantait, avis par lettre fut envoyé à Monseigneur (…). Le quatre on l’enterrait dans la partie non bénie du cimetière. Comme résultats certains renards se sont empressés de se mettre en règle avec l’Église. »

Des pétitions. le 26 février à Ottawa pour le rétablissement du service de train Express vu qu’Ottawa vient d’en supprimer 3 par semaine. Celui-ci assure la malle et les voyageurs. Sans succès !

Le 5 mai : au PM de la province contre le suffrage des femmes «en principe et en pratique» à la demande de Monseigneur et de tous les évêques du Québec. Il fut signé par toutes les femmes présentes à la messe et aux vêpres. Efficace : le vote des femmes au provincial ne sera accordé qu’en 1940 !

Du 29 au 30 mars 1922. Concours de confessions.

2 avril 1922. Vu l’état des chemins, une requête est signée par tous les habitants ; une délégation des principaux citoyens de Glendyne, Rivière-Bleue et Sully est organisée par le notaire Langlais pour la porter au gouvernement. Elle y rencontre le ministre Perreault de la Colonisation qui se montre compréhensif, puis le ministre Perron de la Voirie. Là c’est un autre ton : il reproche aux délégués les taxes trop élevées dues aux églises de Rivière-Bleue et de Sully trop chères et en terminant «recommande l’économie, donnant pour modèle nos pères qui se contentaient d’un sentier et d’une charrette». Ce qui fit bondir le curé Thériault lequel répondit : «… c’était à l’époque où ministres et députés venaient siéger souvent à pied et apportaient dans leurs sacs les  »provisions » pour la session. Depuis tout a changé, les ministres logent au Château Frontenac et dînent à la table du prince. Les charrettes ont disparu pour faire place aux automobiles. Et tous les députés de la région et les ministres qui prêchent l’économie, en temps d’élection viennent nous faire des compliments en automobile.» Résultat ? «Inutile d’ajouter que nous n’avons rien eu. On nous a fait un reproche quelques jours après : il y avait cinq conservateurs parmi les délégués. Parole ! »

23 avril 1922. Les moulins et le chemin de fer ayant adopté l’heure d’été, heure avancée, la paroisse fera de-même pour les services religieux.

Une première bibliothèque. Le 30 avril une bibliothèque ouvre ses portes, ou plutôt les portes de la sacristie : 300 volumes et 1$ l’abonnement annuel.

Une conférence sur l’apiculture est donnée le 6 août 1922 au soubassement de l’église, après la messe, par M. Vaillancourt du département de l’Agriculture. Serait-ce à la suite de cette conférence que le jeune Antonio Bélanger s’est lancé à 17 ans, en 1923, dans cet élevage, une industrie toujours active à Rivière-Bleue grâce à son fils Henri ?

Les  »mauvaises filles ». Extrait du prône du 3 septembre 1922 : «Tout le monde sait qu’il y a dans la paroisse 2 mauvaises filles. Un trop grand nombre les encourage dans le vice, en les hospitalisant, en leur donnant du pain, soit en les voiturant. Je demande qu’on m’apporte des faits pour les placer. Quant à ceux qui les protègent, de quelque manière que ce soit, une résolution est prise : ne pas entrer chez eux à une visite de paroisse. Il ne sera pas dit que le curé accorde considération à des scandaleux de cette espèce.

Note. Le même soir, quelques paroissiens ont enlevé ces deux filles, leur ont payé leur passage pour Van Buren, Maine, E.U. et les ont mises dans le train de minuit.»

19 novembre 1922. Un syndicat agricole se forme pour l’achat d’une botteuse de trèfle.

Sully et Glendyne brûlent. Le 13 juin 1923, «un feu de forêt, activé par une grande brise, vent d’ouest a pris de telles proportions qu’à midi on craignait pour le village d’Estcourt. À 2 heures le vent étant plus fort, tout le village de Sully brûlait. En même temps le village de Glendyne, partie de l’église y compris, brûlait en moins d’une heure.
Le soir le curé et quelques paroissiens organisent des secours. Ils partent avec 2 pleines charges d’autos, provisions de bouche. Au risque de leur vie, ils passent dans le feu. Le curé s’est brûlé la figure et les mains voulant se rendre coûte que coûte avec le Docteur pour porter secours aux blessés».

25 juin 1923. Une quête, linge, foin, bois, provisions s’organise pour les sinistrés : 12 charges de butin et de provisions, outre le foin et le bois, partent pour Sully, 4 charges pour Glendyne.

Recensement paroissial. 21 octobre 1923 : le village accuse une augmentation de 164 âmes, ceci «se comprend par le nombre de travailleurs étrangers au moulin»

On dénombre 14 familles de protestants pour 77 âmes.
136 familles toutes religions confondues, 2065 Riverains et 123 agriculteurs.

Un triste Noël. La nuit de Noël, après la messe de minuit, le feu ravage la demeure de Salomon Plourde : 4 enfants périrent dans les flammes. (Dans les archives le curé a écrit 1924 alors qu’en fait, l’événement a eu lieu en 1923).

1er juin 1924. Un contrebandier et vendeur de boisson, Arthur Pelletier, autrefois de Rivière-Bleue, est arrêté par l’huissier Lévite Sirois à Estcourt, du côté du Maine, et conduit à Fort Fairfield. Aussitôt Alfred Lévesque organise une expédition de gens d’ici armés et décidés à le délivrer par la force. La démarche ayant été sans succès, on a mis le feu aux bâtisses de Sirois. Une enquête est ouverte, 300$ offerts à celui qui pourrait identifier les deux fuyards vus sur les lieux. Pelletier restera en prison et l’incendie ne sera pas résolu.

Une affaire d’élections. Dans la soirée du 28 octobre 1924, le notaire Rousseau de Trois-Pistoles, après son discours aux dames, est enlevé. Les amis politiques le cachent puis font croire qu’il est perdu dans les bois. Par la suite, Rousseau se plaint à l’évêque, accusant le curé d’avoir organisé son enlèvement et même d’avoir prêté son auto. En haut lieu, confie le curé, on le croit coupable, cela après un an, et bien qu’il ait demandé une enquête qui n’a jamais eu lieu. Même le Dr Fortin et Joseph Héroux avaient déposé plainte. La cause de tout cela, selon M. Thériault, était qu’il avait refusé de faire son prône en faveur du candidat de Rousseau, le Dr Parrot.

30 août 1925. Fondation de la Congrégation des enfants de Marie

20 septembre. Fondation de la Confrérie de la Sainte-Famille
Les belles bannières conservées à l’église dateraient-elles de cette époque?

Licence de bière. « Au cours de janvier et février, des démarches sont faites, en haut comme en bas lieu, pour obtenir une licence de bière. Le curé s’y oppose de toutes ses forces, et finit par gagner à sa défense les deux maires des deux municipalités. Et il obtient du juge Carroll de Québec, le contentieux de la Commission des Liqueurs qu’il n’y en aura pas. »

D’avril à août 1925. 30 vendeurs de boisson et de  »vins médicamenteux » sont arrêtés et reçoivent sentence. Le curé a «organisé, patronné et financé» ces arrestations.

De 1914 à 1936. Ce sont des années fertiles en apostasies, abjurations, mariages mixtes, annulations. Avec le concubinage et le commerce de boisson, c’est une paroisse turbulente dont ont hérité nos pasteurs.

14 avril 1926. Un vicaire coadjuteur, Monsieur Pelletier vient seconder le curé Thériault. Son salaire: 500$ payé moitié par l’évêché, moitié par la paroisse.

Un clocher bien garni. Le 30 septembre 1929, l’Évêque de Rimouski bénit une première cloche. Elle vient de la fonderie Jules Robert de Nancy, de note Fa, pèse 2 200 lb et se prénommera Paul-Eugène. Étaient présents le chanoine Victor Côté curé de Matane, le Révérend Joseph Drapeau, curé de St-David, Charles Pelletier, curé de St-Eusèbe, Jean-Baptiste Bouchard, curé de St-Marc, plusieurs autres membres du clergé, François Dumais marguiller, le notaire Alphonse Langlais président des syndics, Alphonse Beaulieu, maire du village, Joseph Bélanger, maire de la paroisse, le Dr Louis Fortin, organiste et une foule de paroissiens. Le curé d’alors est Monsieur Albert Ouellet.
Sous le curé Georges Côté, seront bénies le 4 novembre 1956 trois nouvelles cloches. Elles viennent de la fonderie Bollu ( ? ) d’Orléans France. La plus grosse, 1 540 lb, de note Sol porte le nom de Pie X, la deuxième, Charles-Eugène, 1050 lb, donne le La et la plus petite, Joseph, 640 lb, sonnera en Do. Un clocher qui nous donne depuis l’accord classique: Fa, Sol, La, Do. 

La voûte de l’église. Depuis mars 1941 on discute de refaire la voûte de l’église, plus bas, afin de ménager le chauffage. L’architecte Charles-Édouard Pelletier de Ste-Anne-des-Monts est prêt à faire les travaux pour 7 000$, voûte et peinture. Beaupré et Durette promettent de fournir le bois scié (20 500 pi.) pour la voûte et Alphonse Beaulieu le bois pour les échafaudages. Beaucoup d’opposition d’autant plus que la fabrique doit 25 000$ à l’évêque pour l’église. Finalement la décision sera emportée le 16 novembre sauf trois réfractaires. La sacristie était pleine de monde. Le tout coûtera 6 108.05$; avec la différence on fera la peinture de la toiture et on posera des paratonnerres.

Les verrières du chœur datent de 1942 ; elles viennent de Hobb & Glass de Montréal. Ce sont des dons : le mariage de St-Joseph (Pierre Landry) ; la naissance de Jésus (Auguste Bérubé) ; la fuite en Égypte (Évariste Simard) ; la mort de Joseph (J.A.Beaulieu). Elles coûtaient 130$ ou 140$ .

9 au 11 août 1943. Un bazar pour l’achat de l’orgue rapporte 5 000$. Celui-ci acheté chez Casavant coûtera 6 000$.

1944. Le réseau électrique, propriété de la Quebec Power Company, sera prolongé de St-Anne-de-la-Pocatière à Rivière-Bleue. Les nombreuses démarches des citoyens soutenues par le député Beaulieu ont permis ce grand progrès.

19 mars 1945. Bénédiction de l’École St-Joseph pour les garçons, communément appelée  »le p’tit Collège ». Les travaux avaient été retardés par la difficulté de se procurer les matériaux en période de guerre.

15 novembre 1945. Le curé April obtient le permis d’opérer une machine  »Film Sound ». Enfin des vues parlantes chaque semaine à Rivière-Bleue ! 

Une centenaire est fêtée le 4 juillet 1946, Marie-Célina Roussel. Elle était née le 6 décembre 1846 à Cacouna ; elle décédera chez nous en 1947.

30 septembre 1957. Le livre des archives se ferme avec la nomination de François Gagnon nommé vicaire.

Et sur ce, en ce décembre 2014, nous fermons la chronique C’Était hier …

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

La grande catastrophe

3 septembre 1933. Jour fatidique pour le jeune village de Rivière-Bleue ! En effet le feu allait détruire le gros moulin, le Blue River Lumber, acheté en 1930 par Fraser Realties, de même qu’une quinzaine des maisons du village. Celui-ci changera d’aspect puisque les maisons se déplaceront vers  »le haut » et le moulin sera reconstruit, mais en plus petit. Des personnages réels et des faits historiques de cet événement voici le conte qu’en a fait Julien Landry pour le 25e de la bibliothèque.

« Mon grand-père Épiphane Poirier, endimanché, se berce sur la galerie, au doux soleil de ce 3 septembre 1933. Il admire les champs d’avoine dorés et le ciel bleu sur lequel se découpe la silhouette de la Blue River Lumber, lieu de son travail depuis quelques années.

Peu de signes de la crise économique dans ce joli village en pleine expansion, aux coquettes maisons disséminées près de la rivière qui lui donne son nom. Épiphane jette un regard sur son petit dernier Alphonse qui joue aux billes, et se dit qu’il est heureux : au même titre que les 130 autres travailleurs du moulin, il gagne bien sa croûte, il a une bonne maison et neuf beaux enfants que lui a donné son épouse Philomène. C’est le cœur léger qu’il se rend à la grand’messe de 9 h 30.

Au domicile d’Alphonse Beaulieu, commerçant et maire du village, ma mère, Jeanne, l’aînée d’Épiphane, sert le déjeuner aux plus jeunes qui n’iront pas communier. Elle entend à la fois les cloches de l’église qui appellent les fidèles à la messe et le sifflet du train qui arrive à la gare avec des visiteurs attendus : les joueurs de la puissante équipe de balle de St-Pacôme, qui viennent disputer l’ultime partie de la saison.

Grand-père se rend à pied à l’église, distante d’environ un mille, avec ses garçons Joseph et Alphonse ainsi que la septième de ses filles, Marie-Anne. Vers 11 heures moins quart, à la sortie de la messe, il salue du chef son voisin et collègue de travail, Léo Dubé tout en croisant un autre jeune qui bat la cadence au moulin, Ernest Thériault.

Pas de bavardage ce matin, il faut retourner dîner et revenir au terrain de balle comme il l’a promis à ses fils.

La foule est nombreuse et partisane envers ses héros, et surtout la vedette locale, Alphonse Beaulieu, M. le maire devrait-on dire. Le valeureux sportif, à l’aube de ses 42 ans, continue à mystifier les frappeurs adverses, mais le futur député a bien dit qu’il en était à sa dernière année. Raison de plus pour ne pas laisser filer ce championnat.

En fin de 2e manche, le héros local évente le 6e frappeur à lui faire face. La foule est survoltée. C’est sous les cris de « Beaulieu, Beaulieu » qu’Alphonse se rend au marbre pour prendre son tour au bâton. Cris repris à tue-tête par le jeune Alphonse Poirier mon oncle, du haut de ses 6 ans !
Là, quelque chose de bizarre se produit ou c’est Épiphane qui se l’imagine : il croit entendre : « Au feu! Au feu ! Et Auguste Bérubé qui gesticule avec Charles Bossé sur la ligne du 3e but, le mouvement de foule se précise, Au Feu ! Au feu ! » Il ne rêve pas, il entend, « le feu est pris au moulin » . Son sang ne fait qu’une tour, il sait sa maison en danger. Il serre de ses mains calleuses les petites mains tremblotantes de Joseph et Alphonse qui ne touchent presque pas au sol tellement court grand-père !

Les souvenirs se gravent et s’emmêlent à la fois dans la tête du jeune Alphonse : les chevaux qui hennissent, M. le maire juché sur le marchepied d’une Packard 1929, exhortant de sa voix forte les hommes à se diriger vers le moulin. Les cloches de l’église qui sonnent l’appel, l’immense champignon de fumée dans le pur ciel bleu de fin d’été, et surtout cette peur sur tous les visages.
Le temps semble s’être arrêté mais le feu court vite, trop vite ! Les étincelles ont essaimé de la décharge à bran de scie, aux cages à bardeaux, aux bâtiments, tout le moulin brûle! Il est déjà trop tard ! Il faut sauver les maisons ! Mais avec quoi ? L’aqueduc nous fournit bien l’eau courante, mais les seules pompes disponibles sont au moulin et sont inaccessibles.

De guerre lasse, les hommes, dont mon ancêtre, commencent à vider les maisons qui déjà se couvrent d’étincelles. Avec Gédéon Tanguay et Pierre Danais, le père de ma mère entreprend de sortir le beau poêle dont est si fière Philomène. Mal lui en prend, car le feu progresse si vite que le l’Islet demeure bloqué dans la porte et rien d’autre ne peut être sauvé. Pour seuls souvenirs, la table et quatre chaises sortis par grand-maman.

Pendant ce temps chez Monsieur le Maire, maman a vu ce dernier arriver chez lui à la fine épouvante ; il rassure d’un mot Marie-Louise son épouse et agrippe le téléphone : « Passez-moi la station » de dire Alphonse à la téléphoniste ; Pierre Sirois, le chef de gare, dont la voix grésille dans le cornet, a bien compris. Il faut demander dare-dare les wagons-pompes du Canadien national à Edmundston, sinon le village va y passer. Joseph, le fils Beaulieu de 18 ans, a pris sur lui d’aller mettre les chevaux à l’abri.

Vers 16 heures, on entend enfin le tchou-tchou du cheval à vapeur apportant l’espoir. Les habiles sapeurs réussissent à maîtriser l’incendie qui a déjà fait trop de ravages : outre le moulin, près du tiers du village est en cendres. Fumée âcre, chiens qui aboient, les villageois éreintés alignés sur le ruban d’acier, la vision est désolante. « C’est une catastrophe » dit Louis Sirois. « Une lourde épreuve » ajoute le bon curé Belzile, en remerciant les joueurs pacômois qui ont besogné tout l’après-midi à transporter les meubles épargnés par l’élément destructeur. Mon oncle Alphonse, le futur mineur, jette un œil admiratif à son père dont les bras noueux émergent de la chemise qui a déjà été blanche et se dressent vers le ciel : « Il n’y a personne de mort, on a encore nos deux bras, on va se relever, notre village va se relever » de dire grand-père. »

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)
N.B. Ce récit est emprunté au Recueil de nouvelles, Bibliothèque Jacques-Langlais, 2007

Le feu de 1943

Muriel n’avait que 10 ans et demi, mais elle n’a rien oublié.

« Ce matin-là, à Rivière-Bleue, tout avait si bien commencé, en ce jour de juin 1943. Comme à l’habitude, c’était le réveil, l’habillement, le déjeuner pour chacun de nous.

Étant donné que ma mère veillait sur la maisonnée, elle voyait au départ de ses enfants pour l’école, l’embrassade des plus grands aux plus jeunes qui demeuraient à la maison. Des bonjours à notre mère et le départ pour l’école. Nous revenions un peu plus tard pour l’heure du dîner. Les garçons sortaient de leur cage les quelques lapins que nous avions alors. Les plus jeunes attendaient ce moment avec impatience. C’était un beau moment de joies pour tous.

Puis soudain, on a entendu crier des gens qui disaient qu’il y avait le feu au  »tank » (réservoir) à essence près de la voie ferrée (rue de la Colline) et de la fumée s’en échappait. Aussitôt on est allés avertir notre mère de ce que nous avions vu et entendu. C’était la panique générale au village. Je me souviens qu’il se dégageait une très grande chaleur et le vent soufflait vers les réservoirs. C’était très dangereux pour tout le monde aux alentours. Il n’a pas été question qu’on passe à table. On regardait les gens affolés et nerveux et pour cause. Pas de classe cet après-midi-là. Quant à ceux qui s’étaient présentés à l’école, les religieuses les ont conduits à l’église pour prier.
Alors que nous étions tous dehors, Monsieur le Curé Alexis April passait et nous a dit qu’il serait prudent de rentrer dans la maison, advenant le cas d’une explosion. Il y avait le feu au hangar près des trois réservoirs qui étaient eux remplis à pleine capacité. Le premier réservoir risquait d’exploser à tout moment, vu la proximité du hangar en feu.

Monsieur le Curé, prévoyant une catastrophe, retourna à l’église et revint avec l’ostensoir. Il fit le tour du brasier en vue de faire changer le vent dans le sens contraire et fort heureusement ce qui devait arriver, arriva.

Pendant ce temps un représentant de la compagnie Impérial se présenta chez le propriétaire M. Héroux qui a dit de fermer les valves du haut et d’ouvrir les valves du bas pour éviter la catastrophe. C’est alors que le fils de M. Héroux (Lauréat) se porta volontaire pour effectuer cette tâche héroïque.

Notre mère, complètement désemparée, tenant le plus jeune dans ses bras (1 mois) nous dit à chacun de prendre des effets personnels et nous avons quitté précipitamment la maison à pied pour nous rendre chez un oncle qui habitait tout près.

En chemin, il y avait un camionneur qui s’est arrêté au chantier de Monsieur Landry afin de rapatrier tous les hommes qui voulaient bien venir en aide afin d’éviter la déflagration.

De notre côté, nous, les plus âgés de la famille, on a aidé notre père en faisant la chaîne avec des chaudières d’eau, afin d’arroser la toiture de la maison. Mais fort heureusement, le vent a tourné et les bénévoles ont enlevé les barils d’huile et le feu a été contrôlé.

Beaucoup de peurs et d’angoisse pour les gens du village. Quand tout fut sous contrôle, nous sommes allés chercher notre mère, frères et sœurs chez notre oncle pour le souper (…) »

N.B. Ce qui, aussi, aida beaucoup à contrôler ce feu fut la pompe du gros moulin que l’on déroula de la rivière au lieu du sinistre. En 1933 la pompe ne put être utilisée lors de l’incendie qui détruisit une partie du village car le feu avait commencé dans le réduit où elle était entreposée.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

N.B. Ce récit est emprunté au Recueil de nouvelles, Bibliothèque Jacques-Langlais, 2007

Un triste accident

C’était un mercredi des Cendres, le 14 février 1945. Il faisait un froid de canard : environ 30° sous zéro. À cette époque, notre père Léo Dubé, travaillait au moulin de Raoul Landry. Comme les moyens de transport étaient assez limités dans ces années-là, les gens du village voyageaient soit à pied, soit à bicyclette, soit en traîneaux à chiens. Quant à Léo, c’était le traîneau à chien. Le moulin étant situé à proximité de la voie ferrée, il empruntait ce chemin qui était beaucoup plus court, et surtout toujours déblayé. Or, ce fameux 14 février, bien emmitouflé, la tête et les oreilles toutes bien couvertes, il décida avec un copain du moulin, Monsieur Dieudonné Daudelin de faire une gageure, à savoir qui serait le premier arrivé. Alors notre père emprunta la voie ferrée, selon lui la plus rapide. Il n’a jamais entendu le criard du train  »le Rapide  » qui se dirigeait à Edmundston, N.B., ni son copain qui lui criait de redescendre de la voie ferrée.

Le destin a voulu que la charrue du train le projette sur l’épaulement de la voie ferrée assez loin dans le champ de M. Joseph Beaulieu ; ce ne fut pas le cas pour le pauvre chien et le traîneau qui furent réduits en morceaux.

Ce fut malheureusement en tombant qu’il s’est infligé de nombreuses fractures. Son compagnon de travail qui le suivait a vite alerté un voisin, Monsieur Philippe Girard, qui s’est empressé d’atteler son cheval. Il fut reconduit au bureau du Docteur Lévesque. Voyant la gravité de l’accident, le docteur lui administra un analgésique et le transféra à l’hôpital de Saint-Basile, N.B. La médecine n’étant pas aussi développée qu’aujourd’hui, il se présenta bien des complications. Il dut subir plusieurs opérations plus ou moins fructueuses.

Cet accident a changé complètement la vie de notre père. À quarante-et-un an, il était invalide. Il avait une jambe plus courte et il a dû se déplacer en béquilles.

En terminant, je dirais qu’il a été chanceux de survivre à cet accident, même avec son handicap. Laissez-moi vous dire qu’il n’a jamais plus voyagé en traîneau à chien !

Le jaseur des rivières
( Nicole Dubé)