Connaissez-vous bien le passé obscur de Rivière-Bleue ?

Le Musée virtuel canadien diffuse maintenant une histoire de chez-nous, qui raconte Le passé obscur de Rivière-Bleue.

Dans les années 20, alors que la prohibition entre en vigueur aux États-Unis et ailleurs au Canada, notre village, frontalier du Maine et du Nouveau-Brunswick, devient une plaque tournante du trafic d’alcool.

Découvrez cette histoire fascinante marquée notamment par le personnage d’Alfred Lévesque, l’un des plus célèbres contrebandiers de son époque.

Cette histoire est racontée en 14 chapitres et près de 40 photographies anciennes, dont plusieurs inédites.

La Corporation du patrimoine de Rivière-Bleue tient à remercier le Musée virtuel canadien, Marie-Jo Cormier qui a conçu et réalisée cette exposition, le Festival du Bootlegger et toutes les personnes qui ont rendu possible cette réalisation.
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Alfred Lévesque, bootlegger

Albertine Collin et son époux, Alfred Lévesque

Albertine Collin et son époux, Alfred Lévesque

Alfred Lévesque est né le 22 janvier 1893 à Frenchville (Maine). Il est le fils de Damase Lévesque et d’Élise Cyr. Damase est un boulanger reconnu pour ses qualités de commerçant. En 1915, il vient au Québec pour y établir ses fils. Il saisit toutes les opportunités d’affaires qu’offre Rivière-Bleue, une jeune communauté en pleine expansion. Il y construit une maison pour son fils Arthur. À la suite d’un malheureux accident, celui-ci se noie au Beau Lac le 17 juillet 1916. La maison reviendra donc à Alfred qui épouse, le 25 septembre 1916, Albertine Collin, une jeune fille de Saint-Hilaire (N.-B.). C’est probablement à cette époque qu’Alfred fait la connaissance de Maxime Albert, un bootlegger notoire, avec qui il débute ses activités illicites.

À cette époque les États-Unis et toutes les provinces canadiennes avaient signé la prohibition de l’alcool pour la période s’étalant entre 1920 et 1933. Toutes, sauf…le Québec. Au Québec on pouvait acheter, vendre et boire de l’alcool. La situation était propice pour tous les villages frontières avec le Maine et le Nouveau-Brunswick de se livrer à ce commerce lucratif.

Le couple Lévesque s’établit donc à Rivière-Bleue dans une résidence luxueuse pour l’époque et située tout près de la gare. Ils y opèrent un restaurant et une société d’embouteillage de liqueurs douces servant de camouflage au trafic d’alcool. La façon dont Alfred gère ses affaires officielles et «non officielles» démontre un sens inné de l’administration.

Albertine, pour sa part, est décrite comme une dame d’une grande générosité envers les pauvres, les missions et autres bonnes œuvres. Ils n’auront pas d’enfants, mais ils laisseront une marque profonde dans l’histoire de Rivière-Bleue.

Le couple quitte Rivière-Bleue après quelques années. Alfred dirigeait alors le plus grand réseau de contrebande de l’Est du Québec. Après plusieurs saisies spectaculaires et de multiples tentatives d’arrestation, il se livre finalement à la justice en décembre 1933.

Bien qu’Alfred ait dirigé un imposant réseau de contrebande, il n’était pas le seul bootlegger de la famille. Ses frères Antoine, O’Neil et Émile étaient aussi impliqués, au grand désarroi de leur père. Émile a racheté la maison de Rivière-Bleue en 1928. Il venait tout juste d’épouser Victoria Soucy, une employée de son frère. Entrepreneurs dans l’âme, Émile et Victoria ont opéré plusieurs commerces (restaurant, magasin) en plus de s’occuper de la contrebande d’alcool et de cigarettes dans le secteur, se dissociant du réseau d’Alfred. Il faut dire qu’ils avaient acquis de l’expérience en travaillant pour celui-ci.

Alfred est décédé le 17 juillet 1951 à l’âge de 58 ans et 6 mois d’un infarctus du myocarde. À ce moment, il avait cessé le trafic d’alcool pour se concentrer sur ses entreprises légales à Edmundston.

(Marie-Jo Cormier)

Une saisie de boisson

« J’ai oublié de mentionner la capture émouvante arrivée fin de juillet, de deux vendeurs de boisson : M. X et M. Y.*

Ils s’étaient installés dans un chaland flottant sur la rivière St-François, qui sépare le Canada des États-Unis. Et comme le vaisseau était du côté des États-Unis, ils se croyaient à l’abri, et défiaient tout le monde de les déloger. Pour vendre leur boisson, ils avaient un petit canot attaché à une corde que les personnes tiraient pour le faire avancer. Ayant eu des preuves de ventes sur le territoire canadien, nous organisâmes deux équipes de trois hommes chacune, dont l’une passant par le territoire américain, devait descendre, sur un signal, dans le chaland, pour saisir le gardien, pendant que l’équipe, sur le côté canadien s’avançait dans le canot. Or pour faire venir le canot, il fallait héler l’un des deux vendeurs qui venaient chercher la pratique.

A l’heure indiquée, les hommes étant sur place et embusqués, on cria de venir de notre côté pour venir chercher des acheteurs. Les coupables, qui craignaient toujours une trahison, exigèrent qu’on se nomma. Il y avait parmi nous un habitué, mais converti. Alors, sans hésiter un homme détache le canot et se dirige vers nous. C’est M.Y. Je leur avais dit : saisissez-le quand il débarquera. Sois crainte, sois précipitation, un de nos hommes fit un faux mouvement. M.Y comprit l’embuche ; comme un poisson il se jette à la rivière. Voyant qu’il allait nous échapper, quelqu’un se jette à l’eau et le saisit par une jambe. Il se livre. En même temps, nos hommes qui au signal s’étaient précipités dans le chaland, saisissent non sans résistance, le colosse M.X et lui mettent les menottes. On les dirige vers une maison tout près, où je les reçois pour les conduire dans mon automobile à la prison.

Nous retournames sur les lieux pour y saisir la boisson. Après plus de deux heures de recherches infructueuses, un de nous s’avisa de scruter le fond de la rivière. Au moyen de longues perches, il y a plus de 20 pieds d’eau, on put accrocher des cordages fixés aux branches, et à fleur d’eau qui retenaient des sacs, aussi immergés, remplis de bouteilles.

-Le lendemain, nous descendimes la boisson, les coupables et les témoins à Rivière du Loup pour être jugés. La cour, sur recommandation du curé, eut de la clémence pour le jeune M.Y, seul soutien de sa mère, veuve, opposée à ce genre de vie. -Il déclara avoir été forcé par la violence de consentir à aider ainsi M.X qui voulait payer M.Y avec l’argent reçu en…..( ? ), M.X devant une certaine somme. Le juge lui donna une sévère semonce, lui disant que s’il revenait devant lui pour une offense semblable, il appliquerait la loi dans toute sa rigueur. M.X fut condamné à deux mois de prison.- »

Nous sommes en juillet 1921. Monsieur David Thériault est curé de Rivière-Bleue depuis un an.

Il a pour mission de terminer la construction et la finition de l’église, mais, comme pasteur, sa première mission est de veiller sur ses brebis. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne pratiquait pas la langue de bois quand il s’agissait de sermonner les danseurs, les concubins, les mauvaises filles. Il est très proactif, dirions-nous aujourd’hui, en ce qui concerne la lutte au commerce de boisson, lequel, dans notre village frontière où a élu domicile Alfred Lévesque, bat son plein. Il n’hésite pas à organiser, de concert avec les autorités policières ou avec des concitoyens, des expéditions de saisie, et même, dit-il, d’en assumer les dépenses

Rivière-Bleue est en pleine expansion : on y vient de partout car il y a  »de la gagne ». De 250 habitants en 1911, la population est passée à 1793 en 1921. A ce dernier recensement il y a 1015 hommes pour seulement 778 femmes. Les trottoirs de bois sont là depuis 1917, le téléphone a suivi dans les années ‘20, mais, la nuit, les rues sont noires. Une époque héroïque !

* Nous devons au Curé David Thériault ce texte, extrait des Archives paroissiales, archives qu’il a tenues régulièrement durant son séjour, de 1920 à 1926. Nous l’avons reproduit fidèlement, fautes comprises, sauf pour le nom des deux protagonistes, remplacés par M.X et M.Y.

La prison où il conduit nos deux vendeurs est l’ancienne école-chapelle, non encore démolie.

Le jaseur des rivières
(Laurette Beaulieu)

Le bootlegging au Transcontinental

En janvier 1920, les États-Unis votent la loi sur la prohibition, ce qui interdit la vente et la fabrication de toute boisson alcoolisée sur leur territoire. Le Québec est la seule province où la vente d’alcool n’est pas interdite. Beaucoup de distilleries s’implantent. Plusieurs voient dans la contrebande un moyen rapide et somme toute facile de faire de l’argent. Au début de la prohibition, les zones frontalières avec les États-Unis sont les portes d’entrées naturelles pour la contrebande. Elles sont très peu surveillées et plus particulièrement dans les zones rurales.

La région du Transcontinental est très bien située pour le commerce avec les États-Unis par sa frontière commune et par la présence du chemin de fer. Rivière-Bleue sera le point central de ce commerce. Situons d’abord Rivière-Bleue, ce petit village paisible du Québec qui a été fondé vers 1915. Ce village est à 540 kilomètres au nord-est de Montréal, à la frontière Canado-Américaine, une rivière et un lac séparent les deux pays. À cette époque, la localité est vouée à un avenir prometteur. La population atteint près de 2000 personnes ; cela s’explique par la présence de nombreuses scieries dans la localité. À la même époque, un homme s’installe à Rivière-Bleue pour ouvrir un restaurant et une petite entreprise d’embouteillage de liqueurs douces.

Cet homme, c’est Alfred Lévesque, le bootlegger local. Celui-ci fait venir de la boisson à Rivière-Bleue afin d’en faire la distribution dans la région immédiate, au Nouveau-Brunswick, aux États-Unis et un peu partout dans la province. On raconte qu’il aurait été en relation avec le célèbre Al Capone. Au début, il s’agit d’alcool maison de mauvaise qualité acheté ou fabriqué dans la région avec des alambics de fortune. Mais prenant de l’expérience, il la fait venir des Îles St-Pierre-et- Miquelon. Il possède trois goélettes avec lesquelles il apporte l’alcool sur les rives du Saint-Laurent ou sur les côtes des Maritimes. Il faut entreposer cette précieuse marchandise. Il y a un entrepôt à Estcourt Maine, c’est une maison aux murs creux et aux plafonds armoires. À Rivière-Bleue, sa résidence sert de cache. Il y aurait eu des tunnels et des cases sous la maison, on parle d’un tunnel qui se serait rendu jusqu’à la voie ferrée. Notre homme a plusieurs employés qui s’occupent du transport. Transport qui se fait par chemin de fer, caché dans des wagons de bois des scieries locales ; on en fait aussi en voiture. Les automobiles dont on se servait avaient été volées, repeintes et on avait enlevé les numéros de série. Pour ce faire, on se déguise en prêtres, religieux ou autres personnages, on camoufle la boisson dans des cercueils, barils de pommes, etc. Il y aurait même eu livraison par avion sur le Beau Lac, lac qui sert de frontière avec les États-Unis. Toutes les ruses sont propices pour pouvoir vendre la boisson aux États-Unis.

Alfred Lévesque et son épouse

Résidence d’Alfred Lévesque

Ce qui se vend au début, c’est un alcool plus fort et moins cher, le « Hand Brand », qu’on offre en contenant métallique de 2.5 gallons. Le bootlegger paie 3$ la « canisse » (2.5 gallons) et la revend 7$ parfois diluée de moitié, c’est très payant. D’ailleurs, M. Lévesque paie bien ses hommes qui ont le choix d’être payé en argent ou en boisson pour les esclaves de la dive bouteille. Par exemple, une livraison dans la Beauce rapporte 4,00$ au préposé, soit la moitié du salaire d’une semaine dans un moulin à scie. La distribution est même faite dans les contenants avec les étiquettes officielles de la Commission des Liqueurs après l’institution de celle-ci. Cet homme avait de très bons contacts semble-t-il. Plus tard de l’alcool de plus grande qualité sera vendue. Celui-ci en provenance de St-Pierre et Miquelon est approvisionné par les grandes distilleries canadiennes (Bronfmann). Les profits sont alors plus importants car quelques bouteilles peuvent rapporter une centaine de dollars. Un événement démontre l’importance du trafic. En 1924, les douaniers américains saisissent 1500 bouteilles de whisky et arrête le bras droit de Lévesque. Celui-ci engage 400 bûcherons à 10$ par jour et maintient le poste de douane en état de siège. Deux douaniers sont blessés et le tout se règlera par l’arrivée des polices provinciales et le paiement d’amendes. 1 « Alfred Lévesque a affirmé au journaliste George Mars qu’il avait une association secrète avec 2000 petits contrebandiers au NB et au Québec incluant une flotte de 500 voitures. La contrebande d’alcool lui rapporte alors 2 millions de revenus. La moitié ira au salaire de ses employés et à sa protection. » À cette époque, la réputation de Lévesque est grande dans l’Est du Québec et le Nouveau-Brunswick.

Nos contrebandiers locaux étaient généreux et participaient aux diverses activités sociales. C’était pour eux un moyen d’écouler leur marchandise. Ils avaient beaucoup d’amis dans la région et étaient considérés comme des débrouillards.

À partir de 1930, le trafic ralentit considérablement. C’est à ce moment que les États-Unis adoucissent leur loi sur la prohibition et qu’Alfred Lévesque est emprisonné. Après son arrestation, son frère prend la relève mais on ne livre plus rien aux États-Unis. Beaucoup de petits revendeurs ont leur alambic et produisent eux-mêmes leur boisson. Petit à petit, le réseau se démantèle, une page d’histoire se termine.

Collaboration Dominique Landry et Denis Landry

Ce texte a pris plusieurs références de LA RÉGION DU TRANSCONTINENTAL À L’HEURE DE LA PROHIBITION publié par la Chambre de Commerce de Rivière-Bleue en 1983 sous la recherche de Charlotte Caron-Robichaud et de Bernard Ouellet

  1. Langlois, Yann, (avril 2004), « Société historique du Madawaska 50ième anniversaire » , Revue de la société historique du Madawaska, p. 54

Le bootlegging et Alfred Lévesque

Alfred Lévesque, le bootlegger

Lorsque la prohibition fait rage aux États-Unis, en 1920, Rivière-Bleue, près de la frontière, devient une plaque tournante du trafic d’alcool : le bootlegging.

Le bootlegger est Alfred Lévesque, commerçant et entrepreneur respecté par ses concitoyens. Depuis l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon, l’alcool voyage en bateau, en train, en voiture et même en corbillard. Rusé, il déjoue les policiers et manipule le clergé. Loyal, il ne laisse jamais tomber ses hommes, quitte à prendre le blâme à leur place. Bon citoyen, il participe aux activités sociales.

Quant au tunnel, le mystère dure toujours.