Le pont sur la Saint-François

Qui se souvient du pont sur la rivière Saint-François à Rivière-Bleue ? Pas celui du moulin Landry, plus récent. Celui-là servait à la D’Auteuil pour aller chercher le bois au Maine et l’apporter au moulin Landry (et quelques paquets de cigarettes… ). Je vous parle du pont du village à la hauteur de la maison de Fernande Ducasse. Ce pont-là fut construit par la Blue River Lumber dans les années 1910.

À l’époque, le bois dravé sur les rivières Bleue et St-François était séparé à la  »gap » : d’un côté le cèdre, de l’autre le sapin et l’épinette. Le cèdre on le dirigeait par un méandre de la rivière du côté américain. Là, on l’empilait à l’aide d’un  »donkey » actionné à la vapeur. Cette vapeur était acheminée par un tuyau à partir du gros moulin. Lorsqu’il était temps de scier le cèdre ou d’en faire des bardeaux, on le rapatriait à l’aide d’un Fordson fonctionnant, lui aussi, à la vapeur. Mais les gamins du coin en faisaient un tout autre usage de ce pont : ils l’empruntaient pour aller vagabonder aux States et poser leurs collets à lièvres. Pas besoin de vous dire combien ces lièvres-là étaient bons !

C’est Jos qui m’a raconté.
Le jaseur des rivières
(L.Beaulieu)

Les premiers temps

Les pionniers

À l’époque où il n’y a pas encore de route, la région est très peu habitée. Quelques squatters américains, attirés par le gibier et la forêt, occupent des terres à l’embouchure de la rivière Bleue.

En 1858, John Morrison, originaire du Nouveau-Brunswick et d’ascendance écossaise, s’installe près du Beau Lac sur un lot qui deviendra le lot 18 du Rang I. Lorsqu’en 1864, l’arpenteur Joseph Duval arpentera le territoire. Celui-ci précise : « Mr Morrison est logé sur le lot 18 ; il pense qu’il a environ 45 acres qui sont en état de culture; sur ces 45 acres, 12 sont sur le lot 19. » Le recensement de 1871 mentionne qu’il est marié à Angélique Levasseur et qu’ils ont 6 enfants ; certains de ces enfants avaient pour mère, la première épouse de John, Margaret Morton qui est décédée au Beau Lac. Le recensement de 1881 précise qu’ils ont 10 enfants. En 1883, il demeure encore au Beau Lac lorsqu’un groupe de botanistes du Nouveau-Brunswick le croise. Un de ceux-ci écrit : « M. Morrison avait défriché une belle étendue de terre à la tête du Beau lac se constituant par son patient labeur et sa persévérance une belle propriété en ce lieu isolé. » Une pierre tombale de Connors indique que Morrison est décédé le 6 septembre 1885. Ce décès a probablement été l’occasion pour les membres de la famille Morrison de quitter Rivière-Bleue pour s’établir par la suite dans la région de St-Francis dans le Maine où on retrouve leurs traces dans le recensement américain de 1900.

Vers 1860, c’est au tour de Joseph Nadeau et de sa famille, originaires du Madawaska, de bâtir maison sur le lot 9 du Rang I, le long de la rivière Saint-François. L’arpenteur Duval note lors de son arpentage du Rang I en 1864 : « Il y a eu un abattis entre ces deux lots (9 et 10). Joseph Nadeau est bâti sur le lot 9. Il a fait sur ces lots environ 36 acres presque tous en état de culture ; il vit à son aise et est très satisfait de la qualité de sa terre. »

Joseph Nadeau est né en 1831 sur la rive droite de la rivière Saint-Jean qui deviendra juridiction américaine par le traité Webster-Ashburton en 1843 ; il est donc américain. Dans le recensement de 1901, il mentionne avoir émigré des États-Unis en 1862 et avoir été naturalisé canadien en 1878. Sa femme, Christine Cyr, est née au Nouveau-Brunswick en 1839. Au recensement canadien de 1881, ils ont alors 8 enfants.

Christine, l’épouse de Joseph, décède en 1905 alors que celui-ci meurt en 1908 à l’âge de 77 ans.

Joseph Nadeau et Christine Cyr

Joseph Nadeau et Christine Cyr

Alors que la famille Morrison a quitté Rivière-Bleue après y être demeurée plus de 25 ans, celle de Joseph Nadeau y prendra souche et nombre de ses descendants sont encore citoyens de Rivière-Bleue.

En 1881, 55 personnes sont déjà installées dans le secteur de la rivière Bleue. En 1887, l’ouverture de la route entre Notre-Dame-du-Lac et Saint-Eusèbe marque une première phase de croissance démographique. De nouveaux habitants arrivent cette fois du Témiscouata.

Le chemin de fer, moteur de développement

À partir de 1908, Rivière-Bleue connaît un second essor. Le prolongement de la route, entre Saint-Alexandre et Saint-Éleuthère jusqu’à Rivière-Bleue, ouvre une nouvelle voie de communication. Jusqu’en 1914, la construction du chemin de fer du Transcontinental attire de nombreux travailleurs ferroviaires. Ils sont plus de 500 à la fin de 1908.

Le train contribue à sortir la région de son isolement. Le village se développe au fur et à mesure que les nouveaux habitants arrivent. Ils sont attirés par les terres neuves à défricher et par les forêts vierges à exploiter.

Les familles s’installent

En 1913, la Blue River Lumber Co. Ltd. s’établit à Rivière-Bleue, à la jonction des rivières Bleue et Saint-François, des rivières à drave. Le moulin est l’un des plus importants du Témiscouata.

Des travailleurs de la Nouvelle-Angleterre, du Nouveau-Brunswick, de Kamouraska et du Témiscouata s’installent à Rivière-Bleue. Ils participent aux opérations forestières et au sciage. En 1914, on compte 53 nouvelles familles, 44 en 1915 et 60 en 1916.

Entre 1913 et 1916, la population passe de 400 à 1 200 Riverains.

Joseph Héroux

De Saint-Joseph-de-la-Rivière-Bleue à Rivière-Bleue

La municipalité de Saint-Joseph-de-la-Rivière-Bleue reçoit ses lettres patentes le 18 mai 1914. Le premier conseil siège le 28 décembre sous la présidence du maire Joseph Héroux.

L’érection canonique de la paroisse a lieu le 14 octobre de la même année et l’abbé Wilfrid Gauthier en devient le premier curé.

L’organisation civile progresse rapidement. Le service des postes, dès le début, les trottoirs de bois (1917), le téléphone (1920), l’aqueduc (1928), l’électrification (1945), le service incendie (1947) et le réseau d’égout (1953) témoignent du dynamisme de la communauté.

La vie sociale et culturelle n’est pas négligée. La salle paroissiale est érigée en 1923. Le cinéma muet, les troupes de théâtre, tant locale que métropolitaines, les combats de boxe et les soirées d’amateur font le bonheur des Riverains.

En 1920, des résidents demandent au gouvernement que le village et les rangs (paroisse) deviennent deux municipalités distinctes en raison de leurs besoins respectifs. Le 11 novembre 1920, la requête est acceptée. Cinquante-cinq années plus tard, les rangs s’étant largement dépeuplés, le mouvement s’inverse et les deux entités fusionnent le 30 avril 1975.

Le patronyme de Saint-Joseph a été choisi en hommage à Joseph Nadeau, le premier habitant.

Vivre de la forêt

Un pionnier, John Morrison

Dès 1858,  John Morrison, originaire du Nouveau-Brunswick et d’ascendance écossaise, s’installe près du Beau Lac pour y faire chantier et cultiver un lot. Comme plusieurs de son époque, il concilie le travail forestier et le travail de la ferme. Ce lot appartiendra plus tard à Edmond O’Leary. Le bois coupé dans la région est alors acheminé vers des scieries du côté du Nouveau-Brunswick.

Les premiers moulins de Rivière-Bleue

Le lac Beau, le lac Long, les rivières Saint-François et Bleue et même le ruisseau de l’École sont propices aux moulins à scie. À partir de 1908, ils poussent comme des champignons dans la région. La première scierie de Rivière-Bleue, le moulin Morneau, fonctionne dès 1908. L’année suivante, Augustin Quenneville installe le premier moulin à vapeur de la région.

Avec l’arrivée du chemin de fer, l’industrie forestière prend son plein essor. Principal pilier de l’économie, elle devient le gagne-pain de nombreuses familles.

Le siècle des moulins

En 1912, au moulin Aubut au lac Long, 16 employés fabriquent des traverses de chemin de fer qui sont ensuite acheminées vers Boston.

En 1913, la plus importante industrie du Témiscouata s’implante : la Blue River Lumber Co. Ltd., embauchant une centaine d’employés. En 1930, elle vend ses propriétés et ses limites forestières à la Fraser Realties, pendant que la D’Auteuil Lumber Co. s’associe à Pierre Landry Ltée. En 1945, le moulin Simard s’établit près du village. Aujourd’hui, une seule entreprise subsiste: le groupe NBG.

Au feu !

En 1933, le moulin Fraser brûle ce qui entraîne la destruction d’une partie du village. Il faut attendre le wagon-pompe du Canadien National basé à Edmundston pour maîtriser l’incendie. Une fois reconstruit, le moulin est vendu à Beaupré-Durette-Guérette en 1940, puis démantelé et réinstallé à Estcourt.

Des travailleurs outillés

Au début du 20e siècle, la vie de chantier est difficile. Les hommes s’absentent de leur foyer pendant des mois. Les camps sont rudimentaires et le confort, inexistant. L’outillage est manuel : la hache, le godendard et le bucksaw sont maniés par des hommes forts. Les billes sont tirées par des chevaux. Au printemps, c’est la drave !

L’industrie du sciage par contre est très tôt mécanisée. Pour le bardeau, on utilise encore aujourd’hui les méthodes de sciage et d’empaquetage d’antan.

La paye du forestier

Les travailleurs forestiers sont payés à la tâche. En 1927, un scieur de bardeaux reçoit 0,22 $ par toise (6 pieds) et un « buncheux » reçoit 0,14 $.

Léo Dubé et Ernest Thériault, qui scient 120 toises, touchent à l’époque 26,40 $ par semaine. Victor Saint-Onge et Napoléon Montgrain, qui « bunchent » 123 toises, reçoivent 17,22 $.

En 1989, le scieur de bardeaux perçoit 5,05 $ par toise sciée et l’empaqueteur 3,60 $ par toise.

Le réseau ferroviaire du Transcontinental

En 1885, la Compagnie de chemin de fer de Témiscouata met de l’avant son projet de relier Edmundston à Rivière-du-Loup. En service depuis 1888, le Petit Témis connaît une période de prospérité de 1909 à 1929. Il est supplanté par son rival, le Transcontinental, lorsque celui-ci obtient de faire transiter par son réseau, plus moderne, le trafic ferroviaire entre les Maritimes et le centre du Canada.

En 1908, la compagnie de chemin de fer Grand Tronc (Grand Trunk Railway) se voit confier par le premier ministre Laurier la tâche de relier Winnipeg à Moncton. Un premier train, venant d’Edmundston, s’arrête à Tarte le 4 janvier 1914. C’est un way freight cueillant passagers et marchandises. Il faudra attendre la construction du pont de 128 pieds de hauteur sur la rivière Boucanée pour ouvrir le tronçon entre Edmundston et Charny, le 15 novembre 1914.

La ligne du Transcontinental brise l’isolement de Rivière-Bleue et de Saint-Éleuthère. De nouvelles paroisses sont créées : Sully, Estcourt et Saint-Marc-du-Lac-Long. La ligne sert au transport des marchandises, au courrier et à l’information. De plus, jusqu’après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), l’Express est le seul moyen de sortir de la région en hiver. En arrivant à Québec à 10 h du matin, on peut faire ses affaires, aller à l’hôpital ou magasiner et retourner à la gare du Palais pour 20 h.

La voie sera incorporée dans le réseau du CNR en 1923 et celui-ci l’a opérée jusqu’à ce jour.

Arthur Aubut, agent de station (1915 – 1935) et Emma Chassé

Arthur Aubut, agent de station de 1915 à 1935 et Emma Chassé

Arthur Aubut, chef de gare de 1915 à 1935, Emma Chassé et leurs enfants

Arthur est né à Sainte-Anne-de-la-Pocatière le 1er novembre 1875.  Emma est née à Saint-David-de-Madawaska le 20 septembre 1880.  Ils s’épousèrent le 22 juin 1903 à Edmundston.  Arthur Aubut était à l’emploi de C.N.R. comme chef de gare.  Il a travaillé à différents endroits avant de venir s’installer à Tarte situé à un mille du village de Rivière-Bleue, en 1915, alors qu’avait commencé la construction du chemin de fer Transcontinental. L’activité commerciale était très intense à cette époque avec le moulin de la Cie « Blue River Lumber »; le chemin de fer étant la principale voie d’accès pour le transport des marchandises.  Six mois après leur arrivée à Tarte, la gare fut déménagée à Rivière-Bleue et la famille suivit naturellement.  À ce moment, les six enfants qui formaient la famille Aubut étaient déjà nés : Rinaud, Géraldine, Gérard, Louis-Philippe, Joseph et Paul.  Ce dernier a vu le jour pendant leur séjour à Tarte.  En même temps, la famille perdait un de ses membres : Gérard, décédé à l’âge de huit ans.

Arthur Aubut a occupé le poste de chef de gare à Rivière-Bleue pendant vingt ans, soit jusqu’en 1935.  À son départ, tous les enfants l’ont suivi, sauf Géraldine qui a habité Rivière-Bleue jusqu’en 1984.

Pour la famille Aubut, Rivière-Bleue a toujours été un lieu de rassemblement pour les vacances et les occasions spéciales comme les mémorables parties de chasse et de pêche avec les « gais lurons » de l’endroit.  Arthur et Emma sont venus passer la fin de leur vie à Rivière-Bleue.  Ils reposent dans le cimetière de l’endroit, lui, depuis le 31 mai 1957, elle, depuis le 15 avril 1973.

Source : le livre du 75e anniversaire de Rivière-Bleue